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â â â â â Ă©toiles sur 10 de 892 Commentaires clientArthur Rimbaud, le voleur de feu est un chef-d'Ćuvre par Sarah Cohen-Scali, paru le 2014-08-13. Il est composĂ© de 256 pages et disponible en format PDF ou epub. Vous pouvez acquĂ©rir ce livre gratuitement. Vous obtiendrez plus d'informations ci-dessousCaractĂ©ristiques Arthur Rimbaud, le voleur de feuLe paragraphe suivant contient les caractĂ©ristiques supplĂ©mentaires relatives aux Arthur Rimbaud, le voleur de feuLe Titre Du LivreArthur Rimbaud, le voleur de feuSortiĂ© Le2014-08-13LangueFrançais & AnglaisISBN-102373368973-ECSISBN-13740-0370605192-HNWĂcrivainSarah Cohen-ScaliTraducteurJannette SajedaNumĂ©ro de Pages256 PagesĂditeurLivre de Poche JeunesseFormat de E-BookPDF AMZ EPub EZW WPSTaille du MBNom de Fichie Arthur Rimbaud, le voleur de feu Livre En Anglais[RARE] Arthur RIMBAUD â Le voleur de feu DOCUMENTAIRE, 1977Voici la publication du samedi, jour dĂ©diĂ© aux poĂštes français de la ModernitĂ© Un documentaire de Charles Brabant rĂ©alisĂ©, en 1977, pour Rimbaud, le Voleur de FeuTitre Arthur Rimbaud le Voleur de Feu Auteur Sarah Cohen-Scali Edition Livre de poche Jeunesse AnnĂ©e de parution 2014 Pages 256 Prix 5,90 RĂ©sumĂ© Le jeune Arthur Rimbaud nait Ă Charleville MĂ©ziĂšres, cette ville de grisaille quâil se met Ă dĂ©tester. Il est entourĂ© de sa mĂšre, ses deux sĆurs et son frĂšre ainĂ©âŠDissertations gratuites sur Arthur Rimbaud Voleur De FeuArthur rimbauld le voleur de feu. RĂ©sumĂ© du roman Arthur, le voleur de feu. Arthur est nĂ© Ă Charleville, d'un pĂšre capitaine dans l'armĂ©e rarement prĂ©sent Ă la maison et qui quitte dĂ©finitivement le domicile lorsque Arthur a 6 ans, et d'une mĂšre trĂšs stricte dans la tenue du mĂ©nage elle dĂ©teste la pauvretĂ© et la saletĂ©.Jotman &; Books ! Arthur Rimbaud, le voleur de feu de ...J'ai vraiment beaucoup aimĂ© ce livre qui est pour moi mon petit coup de coeur ! Tout est ficelĂ© sur la vie d'Arthur Rimbaud qui malgrĂ© elle suscite une admiration pour le lecteur mĂȘme si celle ci n'est pas du tout aimĂ©e et apprĂ©ciĂ©e par sur Arthur Rimbaud Le Voleur de feu 4Ăšme ...ï»ż Arthur Rimbaud, le poĂšte par excellence Jean Nicolas Arthur Rimbaud est nĂ© le 20 octobre 1854 Ă Charleville, une petite ville des Ardennes. Son pĂšre, FrĂ©dĂ©ric Rimbaud, est capitaine d'infanterie. complet. internet. pdf entier. android. book. resume. tome 2. iphone. tome 5. tome 1. ebook. livre. belgique. free. ekladata. audio. tĂ©lĂ©charger. epub. gratuitement. download. pdf en ligne. pdf en anglais. gratuit. avis. format. francais. mobile. numĂ©rique. anglais. tome 4. electronique. entier. online. extrait. français. telecharger.. fichier. english. portugais. tome 3. lire en ligne. frenchTextesdĂ©diĂ©s Ă Missy (« Nuit blanche », « Jour gris », « Le dernier feu ») Le Miroir En Baie de Somme 4 Sujets 4 articles le Ven 15 Juil 2022 13:18; La maison de Claudine PrĂ©sentation de l'oeuvre-----Analyses: La maison 2 Sujets 2 articles le Mar 19 Juil 2022 08:32; ChĂ©ri RĂ©sumĂ© de l'oeuvre - Ătude globale de l'oeuvre - Les thĂšmes -
ArthurRimbaud, le voleur de feu Item Preview remove-circle Share or Embed This Item. Share to Twitter. Share to Facebook. Share to Reddit. Share to Tumblr. Share to Pinterest. Share via email. EMBED. EMBED (for blogs and archive.org item tags) Want more? Advanced embedding details, examples, and help!
par PubliĂ© le 23/12/2015 Ă 0600 , mis Ă jour Ă 104426 Jeune Amie Lectrice et Jeune Ami Lecteur, cette humble chronique vous est destinĂ©e, tout particuliĂšrement, et elle reprend certains de mes propos de fĂ©vrier 2014, en un prĂ©cĂ©dent papier. Mais comme ma trĂšs chĂšre co-blogueuse, VĂ©ronique, a parlĂ© rĂ©cemment dâun formidable livre illustrĂ© sur Rimbaud et Ă©ditĂ© par Diane de Selliers, que jâespĂšre avoir pour NoĂ«l je sais câest un gros cadeau mais je pĂšse aussi mon poidsâŠ, alors que lâon me rĂ©pĂšte que ma bibliothĂšque prend trop de placeâŠ, je me suis dit que je pouvais, au moins, mâadresser aux jeunes, avant les fĂȘtes et en parlant de Rimbaud, justement. Voici un livre qui peut ĂȘtre attaquĂ© » dĂšs le dĂ©but du collĂšge et qui mâa totalement passionnĂ©. Lâauteure place en exergue Arthur Rimbaud, le poĂšte flamboyant, contestataire des autoritĂ©s, adepte des vagabondages et plus tard des pĂ©rĂ©grinations orientalistes et immisce en son Ă©criture une esquisse de biographie, des appuis mis en forme avec doigtĂ© de poĂšmes majeurs et la prĂ©sence rĂ©currente dâun oiseau multicolore, au plumage tirĂ© du cĂ©lĂšbre sonnet voyelles » et dĂ©nommĂ© Baou, qui permet Ă Arthur de faire le lien entre son univers jugĂ© insipide et la conquĂȘte de la vraie vie, par la poĂ©sie. On retrouve la mother », sa Maman Ă la fois reconnaissante et fiĂšre de ses talents scolaires et intraitable sur son destin tracĂ©, qui ne peut se lier Ă certaines lectures jugĂ©es dĂ©bauchĂ©es et qui, par son comportement, sera autant dĂ©testĂ©e que consultĂ©e par Arthur⊠On repĂšre juste de maniĂšre fugace le pĂšre militaire qui ne venait Ă Charlestown » que pour besogner » son Ă©pouse et accroĂźtre quantitativement la famille mais qui fut une source inĂ©puisable dâinspiration pour Arthur, puisquâil a voyagĂ© et quâil maĂźtrisait plusieurs langues et dialectes. On intĂšgre FrĂ©dĂ©ric et Arthur, frĂšres qui se retrouvent dans la mĂȘme classe, FrĂ©dĂ©ric par ses limites et Arthur par son gĂ©nie et dont la cohabitation ne sera jamais ni aisĂ©e, ni repoussĂ©e. On entend les punitions sĂ©vĂšres que la Maman distribue et lâimportance glauque des latrines oĂč Arthur passe un temps certain, car jugĂ© garnement, et quâil utilise en imagination poĂ©tique. On est charmĂ© par les liens directs qui unissent Arthur Ă ses petites soeurs, Vitalie et surtout Isabelle, qui lâidentifient comme savant et diffĂ©rent mais aussi comme un solitaire mĂ©lancolique et insaisissable. On salue le professeur dâArthur, Georges Izambard, qui comprend trĂšs vite ses talents et qui essaie sans succĂšs dâinstaurer un dialogue entre Arthur et sa mĂšre. On se rappelle quâArthur avait 16 ans au moment de la bataille de Sedan Ă quelques encablures de Charleville et quâil a connu la terrible tempĂȘte de la guerre de 70, avec son frĂšre FrĂ©dĂ©ric enrĂŽlĂ©, et en orchestrant ce quâil a vu avec le poĂšme magnifique et glaçant dit du dormeur du val ». On suit le Baou et Arthur avec ses fugues Ă rĂ©pĂ©tition et sa mise en dĂ©tention dans le Paris en guerre⊠On imagine Rimbaud recevoir avec une ferveur absolue le message de Verlaine lâinvitant Ă rejoindre le clan des poĂštes avec force et frĂ©nĂ©sie⊠Et lâon sâattriste Ă voir la chĂšre Isabelle veiller son frĂšre de 37 ans sâĂ©teindre Ă petit feu aprĂšs un pĂ©riple de plus de 15 ans, oĂč il sâest Ă©loignĂ© de tout, pour vivre des tonnes dâexpĂ©rience, et, oublier la poĂ©sie dans sa dimension classique pour vivre lui-mĂȘme une aventure poĂ©tique absolue. Un petit bijou de composition que je recommande Ă votre attention et qui vous permettra Ă la fois de dĂ©couvrir ou redĂ©couvrir Rimbaud et surtout de reprendre en choeur et Ă coeur ses plus emblĂ©matiques poĂšmes qui vous feront comprendre que câest bien autre chose que ce satanĂ© Maurice CarĂȘme, souvent dĂ©clamĂ© en primaire, et totalement insupportable, nâest-ce pas ? Affections Jeunes Amies et Jeunes Amis et belle lecture et belles futures fĂȘtes! Ăric
Jai un livre fĂ©tiche: "Coeur d'Encre" de Cornelia Funke. J'adore : "Arthur Rimbaud: Le voleur de feu" de Sarah Cohen-Scali (Jolie Biographie romancĂ©e d'Arthur Rimbaud), "La vie aux aguets" de William Boyd (MalgrĂ© que des fois, il y a des scĂšnes un peu), et surtout,chaque Tome a Ă©tĂ© lu au moins Trois fois, "Harry Potter" de J.K Rowling.Le Voleur de Feu L'auteur s'inspire de la mĂ©diocritĂ© des hommes et la retranscrit Ă travers ses textes. Il me semble que c'est la principale et importante caractĂ©ristique de l'ouvrage. Bon, aprĂšs plusieurs temps d'hĂ©sitation, j'ai dĂ©cidĂ© de faire un article sur ce livre car aprĂšs tout, il me semble qu'il Ă sa place parmi les meilleurs livres que j'ai lu... L'ouvrage est entre la biographie et le roman rĂ©aliste, une sorte de biographie romancĂ©e. Il y a, tout le long du livre, comme une ambiance lourde, pesante. A travers les mots de l'auteur , le lecteur perçoit la vie angoissante et triste d'Arthur Rimbaud. Mais ce qui fait de cet ouvrage quelque chose de magnifique, malgrĂ© l'ambiance lourde, c'est la rĂ©alitĂ© du rĂ©cit, le fait que beaucoup de choses qui semblent choquer dans le livre ne sont que des '' caricatures '', des ''collages'' de l'ĂȘtre humain. A croire que l'auteur c'est donner pour but de dĂ©noncer le cĂŽtĂ© maladroit, mĂ©diocre et parfois stupide des ĂȘtres pour ce qui souhaite lire le livre, je vous conseil de vous arrĂȘter de lire car la suite rĂ©vĂšle un peu trop l'histoire et ce qu'il s'y passe!!! Le livre dĂ©bute sur l'enfance d'Arthur et de ses frĂšres et sĆurs, baignĂ©e dans une marre de tristesse, de silence et d'absence. Les langages se font rares, et le peu de mots dis sont froids, insensibles et ne transmettent aucune Ă©motion, si ce n'est de la rancune enfouie sous une dose de tristesse. Puis, au fur et Ă mesure, Arthur commence Ă grandir et nous apprend Ă porter un jugement plus laxiste, un regard plus doux sur tout ce qui l'entoure, et donc nous entourent aussi. Ce livre est atroce dans le sens oĂč, dĂšs le dĂ©but, un sentiment de mal-ĂȘtre nous prend. Et au fil des Ă©vĂ©nements, on s'attache au personnage, on veut qu'il s'en sorte, qu'il goĂ»te enfin au bonheur, Ă la LibertĂ©. Alors un cercle vicieux se met en place, on perçoit un Ă©chappatoire, mais Ă chaque fois le dĂ©sespoir reprend le dessus et nous replonge dans cet ocĂ©an de '' mauvais esprit''. Pour finir, car je ne veux pas vous dĂ©livrer toute l'histoire mĂȘme si j'en ai dĂ©jĂ dit beaucoup, je tiens Ă prĂ©ciser que ce livre n'est pas Ă lire lĂ©gĂšrement car il faut aussi le comprendre. VoilĂ , sur ce je vous laisse et vous souhaite une bonne lecture ! RĂ©sumĂ© du romanArthur dĂ©teste Charleville, cette ville de province grise et triste oĂč il est nĂ© un jour de 1854, et oĂč il vit avec sa mĂšre et ses deux sĆurs. Alors, pour tromper la monotonie des jours, Arthur dĂ©vore livre aprĂšs livre. Et puis, il rĂȘve d'un oiseau multicolore, qu'il appel Baou et qui lui inspire des poĂšmes. Car Arthur se fiche d'ĂȘtre un Ă©lĂšve modĂšle. Il veut ĂȘtre poĂštes, mĂȘme si c'est ĂȘtre voyou... Amandine H.Ernest Delahaye (l'ami d'enfance d'Arthur) RĂ©sumĂ©: L'histoire parle de la vie d'Arthur Rimbaud. Il Ă©tait nĂ© dans une famille oĂč la mĂšre Ă©tait trĂšs stricte et le pĂšre, le capitaine, partait souvent en voyage. Il souffrait du manque d'amour de Il faut aussi entendre Isabelle, si lâon veut aborder Rimbaud. »Marcelin Pleynet, Chronique vĂ©nitienne, 2010. Photographie sur plaque de verre dâIsabelle, la soeur cadette dâArthurJean-Jacques LefrĂšre/FlammarionZOOM cliquer sur lâimage Le volume de Correspondance posthume 1891-1900 sur Arthur Rimbaud que les Ă©ditions Fayard viennent de publier plus de 1200 pages est une entreprise qui est et qui sâannonce gigantesque puisque deux autres tomes sont prĂ©vus rien que pour les annĂ©es 1901-1935. Publier TOUT ce qui a Ă©tĂ© Ă©crit sur Rimbaud depuis sa mort sera une source dâinformations prĂ©cieuse pour les Ă©rudits et aidera sans doute Ă comprendre comment le MYTHE Rimbaud sâest constituĂ©. Que ce soit Jean-Jacques LefrĂšre qui se soit chargĂ© de ce travail de bĂ©nĂ©dictin devrait rassurer ses biographies de Rimbaud et de LautrĂ©amont sont des mines dâor incontournables. Est-ce que cela permettra dâentendre ce que Rimbaud A DIT en beaucoup moins de pages que ses innombrables commentateurs ? Est-ce que cela permettra dâentendre ce quâil a dit dans son silence mĂȘme qui est, selon Heidegger, autre chose que le simple mutisme [1] » ? Rien nâest moins sĂ»r. Le parti-pris Ă©ditorial lui-mĂȘme interroge. Câest lâordre chronologique qui a Ă©tĂ© retenu. Sans doute Ă©tait-ce le seul choix possible eu Ă©gard au projet de dĂ©part. Mais ce temps chronologique est un temps horizontal, un temps "couchĂ©", celui du temps qui passe, celui de lâhorloge. Ce temps nâest pas celui de Rimbaud. Rimbaud Ă©crivait dans Enfance III Il y a une horloge qui ne sonne pas. » Et comme en Ă©cho, Heidegger Ă©crivait dans Zeit Câest seulement lorsquâelle cesse de battre â lâhorloge... que pour la premiĂšre fois tu lâentends. » [2]. A prendre tous les tĂ©moignages selon le temps de lâhorloge â le temps chronologique â on nâentendra ni lâhorloge, ni le Temps sans horloge depuis lequel Rimbaud a dit ce quâil a dit [3]. Câest que pour avoir Ă©tĂ© en apparence ses contemporains, tous ceux qui ont connu Rimbaud de son vivant ou qui en ont parlĂ© aprĂšs sa mort, sâils Ă©taient â ĂŽ combien ! â de leur temps, nâĂ©taient pas de SON TEMPS. Rimbaud en son temps [4], cela ne se laissera jamais entendre Ă partir des prĂ©supposĂ©s â des prĂ©jugĂ©s â sociaux dâune Ă©poque IIIe rĂ©publique, XIXe siĂšcle Ă travers les Ăąges. Comme lâa montrĂ© Marcelin Pleynet, aprĂšs Philippe Sollers, Rimbaud est le contemporain de LautrĂ©amont, de Nietzsche, de CĂ©zanne, pas de ceux qui se croyaient ses contemporains. Ceux que jâai rencontrĂ©s ne mâont peut-ĂȘtre pas vu », Ă©crivait-il dans Mauvais sang [5]. Qui plus est, Ă aligner les archives des "correspondants", sans discrimination, le risque est grand de ne plus savoir y distinguer le vrai tĂ©moignage de lâanecdote, de mĂ©langer lâessentiel et le superficiel. Dans ce qui sâest Ă©crit sur Rimbaud â de son vivant, aprĂšs sa mort â tout se vaut-il ? Tous les acteurs ont-ils la mĂȘme importance ? Loin sâen faut. Le prĂ©facier en est dâailleurs conscient qui Ă©crit le rĂ©sultat de cette quĂȘte est dâinĂ©gale qualitĂ©, dâinĂ©gal intĂ©rĂȘt, et surtout dâinĂ©gale fiabilitĂ©. » Face Ă ce premier volume de 1200 pages, le lecteur est donc censĂ© faire le tri. Comment ? Les moyens manquent. Comme au musĂ©e dâOrsay, câest lâhistoricisme qui est la loi. Une phrase de lâAvant-propos donne le ton on verra, dans ce volume, la mise en place progressive du travail de censure et de réécriture auquel se livre le couple que constituent Isabelle Rimbaud et Paterne Berrichon, unis dans la vie comme dans ce mĂ©fait. » Censure », mĂ©fait » les mots sont forts, mĂȘme sâils sont aussitĂŽt tempĂ©rĂ©s Mais au moins ont-ils Ă©tĂ© actifs une biographie, une Ă©dition de lâoeuvre et un volume de correspondance, tout cela en moins de quatre ans. » Paterne Berrichon ? Reconnaissons quand mĂȘme avec Marcelin Pleynet quâil a su montrer la proximitĂ© entre Rimbaud et CĂ©zanne, mĂȘme sâil nâavait aucune chance de penser cette proximitĂ© HISTORIALE. RĂ©pondant en 1907 Ă une enquĂȘte de Charles Morice Ă propos de CĂ©zanne, Berrichon Ă©crira Câest un peintre essentiel. Je le vois dans son art, ce que fut Rimbaud dans la littĂ©rature, une mine inĂ©puisable de diamants. » Le Mercure de France. CitĂ© deux fois par M. Pleynet, CĂ©zanne, Folio, 2010, p. 195 ; Chronique vĂ©nitienne, Gallimard, 2010, p. 33. Le couple » ? Mettre lâaccent sur le couple nâest-ce pas prendre le risque de CONFONDRE [6] Isabelle Rimbaud et Paterne Berrichon dans leur dĂ©sir supposĂ© â et supposĂ© partagĂ© â de censure » ? Nâest-ce pas permettre dâĂ©clipser le tĂ©moignage essentiel dâIsabelle Rimbaud sur son frĂšre Arthur â quâelle accompagnera jusque dans ces derniers moments ? Nâest-ce pas prendre soi-mĂȘme le risque de la censure » ? Un autre mĂ©fait » peut dĂšs lors ĂȘtre commis. LâExpress du 15 avril sây emploie. Le journaliste qui semble nâavoir jamais lu les lettres poignantes » de Rimbaud maintes fois publiĂ©es â un Rimbaud aux cheveux blancs, bien Ă©loignĂ© de lâicĂŽne romantique qui figure sur les tee-shirts des adolescents dâaujourdâhui » â, a dĂ©couvert la "vraie" rĂ©vĂ©lation de ce volume », une jeune Ardennaise inconnue [sic !] Isabelle Rimbaud, soeur cadette dâArthur. » DĂ©crite comme une provinciale dĂ©vote, sanglĂ©e dans de rigides robes corsetĂ©es » photo Ă lâappui [7], cette inflexible gardienne du temple » serait coupable dâavoir façonnĂ© la premiĂšre lĂ©gende », celle dâun Rimbaud agonisant comme un "saint", qui se serait tournĂ© vers Dieu avant de sâĂ©teindre », puis, avec son Paterne Berrichon de mari le beau-frĂšre posthume », de sâĂȘtre livrĂ©e Ă ce que Jean-Jacques LefrĂšre appelle leurs berrichonneries ». VoilĂ donc le rapport si Ă©trange et si Ă©mouvant entre Rimbaud et sa soeur Isabelle rĂ©duit Ă une histoire provinciale entre une Ardennaise rigide » et une "petite frappe" ardennaise » [8] ! Et pourtant, en ce qui concerne toute tentative dâapproche "provinciale", nâĂ©tions-nous pas prĂ©venus ? Rimbaud Vous ĂȘtes heureux, vous, de ne plus habiter Charleville ! â Ma ville natale est supĂ©rieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela voyez-vous, je nâai pas dâillusion. » Lettre Ă Georges Izambard, 25 aoĂ»t 1870. Isabelle Les gens de Charleville sont grincheux comme leur climat, froids et traĂźtres comme le brouillard de la Meuse, Ă©goĂŻstes surtout. LâArdennais est, par tempĂ©rament, ennemi de la poĂ©sie, non sentie mĂȘme par ceux qui se piquent de la comprendre. » A Paterne Berrichon, dĂ©cembre 1896 * Rimbaud mourant En novembre 2009, Eric Marty rééditait chez un petit Ă©diteur le petit livre publiĂ© en 1921, de maniĂšre posthume, dans lequel Isabelle Rimbaud racontait les diffĂ©rents Ă©pisodes de son "aventure" peu ordinaire. Nous lâavions signalĂ© sur Pileface sans nous y attarder [9]. Il est temps dây revenir. Le livre 130 pages, Rimbaud mourant, publiĂ© en 1921 sous le titre de Reliques [10], reprend quatre textes dâIsabelle Rimbaud â Rimbaud mourantâ Mon frĂšre Arthur Ă©crit en 1892, publiĂ© dans Le Mercure de France posthume le 16 mars 1919â Le dernier voyage de Rimbaud Le Mercure de France, octobre 1897â Rimbaud catholique publiĂ© une premiĂšre fois, sous le titre de Rimbaud mystique, dans Le Mercure de France, 16 juin 1916. Rimbaud mourant â la premiĂšre partie qui donne son titre Ă lâensemble â comprend cinq lettres Ă©crites par Isabelle Rimbaud quatre destinĂ©es Ă sa mĂšre Vitalie Cuif 22 septembre 1891, 3 octobre 1891, 5 octobre 1891, 28 octobre 1891, une autre lettre dictĂ©e par Rimbaud Ă sa soeur, le 9 novembre 1891, câest-Ă -dire la veille de sa mort [11]. Vous lirez ici la Lettre dâIsabelle Ă sa mĂšre, Marseille, le 28 octobre 1891, la plus longue et la plus Ă©mouvante. Dans le Journal du dimanche du 29 novembre 2009, Philippe Sollers attirait lâattention sur le livre et sur Isabelle Rimbaud, tĂ©moin capital » MĂȘme sâil est peu probable quâil entre jamais au PanthĂ©on, Rimbaud nâen finit pas de surprendre. GrĂące Ă Ăric Marty, vous pouvez ainsi lire un livre introuvable depuis 1921, Rimbaud mourant, par Isabelle Rimbaud, sa soeur, qui a accompagnĂ© son frĂšre jusquâĂ la fin. Lecture bouleversante. Ainsi, aprĂšs lâamputation de sa jambe, le sĂ©jour de Rimbaud chez sa famille. Il souffre beaucoup Il but des tisanes de pavot et vĂ©cut plusieurs jours dans un rĂȘve rĂ©el trĂšs Ă©trange. La sensibilitĂ© cĂ©rĂ©brale ou nerveuse Ă©tant surexcitĂ©e, en lâĂ©tat de veille les effets opiacĂ©s du remĂšde se continuĂšrent, procurant au malade des sensations attĂ©nuĂ©es presque agrĂ©ables extralucidant sa mĂ©moire, provoquant chez lui lâimpĂ©rieux besoin de confidence. » Isabelle Rimbaud, qui a Ă©tĂ© si critiquĂ©e de façon injuste, est ici un tĂ©moin capital Une nuit, se figurant ingambe et cherchant Ă saisir quelque vision imaginaire apparue, puis enfuie, rĂ©fugiĂ©e peut-ĂȘtre dans un angle de la chambre, il voulut descendre seul de son lit et poursuivre lâillusion. On accourut au bruit de la chute lourde de son grand corps, il Ă©tait Ă©tendu complĂštement nu sur le tapis. » Lisez ce tĂ©moignage ultrasensible, et demandez-vous pourquoi il a fallu si longtemps pour le rééditer. Câest du corps mĂȘme de Rimbaud quâil sâagit, pas de son image. Philippe Sollers, Le Journal du dimanche du 29 novembre 2009. * Isabelle cliquer sur lâimage. Mon frĂšre Arthur [12] par Isabelle Rimbaud Roche, 28 octobre 1892 Je lâai vu ici venu dans notre maison pour la derniĂšre fois. Inoubliables journĂ©es, veilles et nuits qui ne reviendront plus jamais, jamais, jamais ! Jâai soutenu son corps chancelant. Jâai portĂ© dans mes bras ce corps souffrant et dĂ©faillant. Jâai guidĂ© ses sorties, jâai surveillĂ© chacun de ses pas ; je lâai conduit et accompagnĂ© partout oĂč il a voulu ; je lâai aidĂ© toujours Ă rentrer, Ă monter, Ă descendre ; jâai Ă©cartĂ© de son unique pied lâembĂ»che et lâobstacle. Jâai prĂ©parĂ© son siĂšge, son lit, sa table. BouchĂ©e Ă bouchĂ©e, je lui ai fait prendre quelque nourriture. Jâai mis Ă ses lĂšvres les coupes de boisson, afin quâil se dĂ©saltĂ©rĂąt. Jâai suivi attentivement la marche des heures, des minutes. Ă lâinstant prĂ©cis, chacune des potions ordonnĂ©es lui a Ă©tĂ© par moi prĂ©sentĂ©e combien de fois par jour ! Jâai employĂ© les journĂ©es Ă essayer de le distraire de ses pensĂ©es, de ses peines. Jâai passĂ© les nuits Ă son chevet jâaurais voulu lâendormir en faisant de la musique, mais la musique pleurait toujours. Il mâa demandĂ© dâaller, en pleine nuit, cueillir le pavot assoupissant, et jây suis allĂ©e. Jâavais peur, seule, loin de lui. Dans les tĂ©nĂšbres, je me suis hĂątĂ©e ; puis jâai prĂ©parĂ© les breuvages calmants, quâil a bus... Et les veilles recommençaient, durant jusquâau matin ; et quand il se mettait Ă dormir, je restais encore prĂšs de lui Ă le regarder, Ă lâaimer, Ă prier, Ă pleurer. Si je mâen allais, Ă lâaurore, sans bruit pourtant, il se rĂ©veillait aussitĂŽt et sa voix, sa chĂšre voix, me rappelait. Et je rĂ©accourais tout de suite prĂšs le lui, heureuse de pouvoir le servir encore. Que de fois, au cours des matinĂ©es, quand enfin il goĂ»tait quelque repos, je suis restĂ©e des heures, lâoreille collĂ©e contre sa perte, Ă©piant son appel, Ă©piant son souffle ! Nulles mains que les miennes ne lâont soignĂ©, ne lâont touchĂ©, ne lâont habillĂ©, ne lâont aidĂ© Ă souffrir. Jamais mĂšre nâa pu ressentir une plus vive sollicitude envers son enfant malade... Il me parlait du pays quâil venait de quitter ; il me racontait ses travaux. Il rappelait mille souvenirs aussi du passĂ©, du bonheur perdu ; et ses larmes se mettaient Ă couler, amĂšres, abondantes. Jâessayais de calmer son chagrin ; mais je ne le pouvais, sachant bien moi-mĂȘme que jamais plus la vie ne lui sourirait ; et, impuissante Ă le consoler, regardant, muette, tomber ses pleurs, je voyais en mĂȘme temps se creuser, chaque jour davantage, ses joues pĂąles et sâaltĂ©rer son admirable visage. Il me demandait souvent en place de qui, lui si bon, si charitable, si droit, pouvait bien endurer tous ces maux atroces. Je ne savais quoi lui rĂ©pondre. Jâavais peur, et jâai peur encore, que ce ne fut en ma propre place. HĂ©las ! Je lâai aidĂ© Ă mourir, et lui, avant de me quitter, il a voulu mâenseigner le vrai bonheur de la vie. Il mâa, en mourant, aidĂ©e Ă vivre. II LĂ -bas, par delĂ les mers, dans des montagnes de lâEthiopie, sous le soleil torride, par le vent brĂ»lant qui dessĂšche les os et altĂšre les moelles, que de fatigues il a endurĂ©es ! Nul EuropĂ©en nâa essayĂ© jamais avant lui dâaccomplir les travaux auxquels il sâest astreint. Que dâefforts incessants ! Que de marches ! Oh ! ce fatal voyage de Tadjourah au Choa et en Abyssinie [13]. Quel souffle mauvais a-t-il respirĂ© dans ces funestes rĂ©gions ? Quel ange malin lây avait donc conduit ? Pendant plus dâune annĂ©e, oui, pendant plus dâune annĂ©e, il a subi lĂ , en son corps comme en son esprit, toutes les Ă©preuves, tous les ennuis possibles. Et, en retour, quelle compensation ? Ce furent tous les dĂ©senchantements un complet dĂ©sastre. La maladie avait rĂŽdĂ© autour de lui. Tel un reptile venimeux, elle lâavait enlacĂ©, et, peu Ă peu, insensiblement mais sĂ»rement, elle devait le conduire, sans quâil sâen fĂ»t aperçu, Ă la catastrophe finale. â Allons, courage ! Tu nâas pas Ă©tĂ© heureux auprĂšs du roi [14] eh ! bien, redouble dâefforts, multiplie tes facultĂ©s, sors des voies ordinaires. Nâas-tu pas le don dâintelligence, le don de force ? Non pas lâintelligence et la force du commun des hommes, oh ! non. Il y a en toi un gĂ©nie exceptionnel. LâĂ©tincelle divine dĂ©partie Ă chacun de nous est dans ton Ăąme un foyer incandescent, une lumiĂšre Ă©blouissante qui pĂ©nĂštre tout, partout. Et ce qui fait ta force, câest la volontĂ©, puissante et hardie Ă laquelle tu soumets tes muscles et ta pensĂ©e, sans Ă©couter leurs plaintes ni leur besoin de repos. Travaille, toi qui as dĂ©jĂ tant travaillĂ© ; instruis-toi, toi qui es une encyclopĂ©die vivante ! AprĂšs les journĂ©es harassantes, passe une partie des nuits Ă Ă©tudier les multiples idiomes africains, toi qui parles couramment toutes les langues dâEurope ! Ne trouve aucun goĂ»t au boire, au manger, Ă tous les plaisirs dont se repaissent les autres blancs ! Prends bien garde ! MĂšne une vie ascĂ©tique !... Quelques minutes suffisent pour tes repas et, pendant onze annĂ©es, tu ne te dĂ©saltĂšres que dâeau [15]. Quand tu rĂ©unis des amis, câest uniquement pour causer avec eux dâaffaires, de nouvelles les intĂ©ressant tous. Un peu de musique, parfois, beaucoup de lumiĂšres ; mais, toujours, et gouvernant tout, ta conversation incomparable, qui sait par soi seule Ă©clairer, Ă©gayer, charmer ceux qui ont lâhonneur dâĂȘtre admis chez toi. La puretĂ© de tes moeurs est devenue lĂ©gendaire. Jamais aucun ĂȘtre de luxure nâa franchi ton seuil et tes pieds jamais nâont pĂ©nĂ©trĂ© dans un lieu de joie... Sois, bon, sois gĂ©nĂ©reux !... Ta bienfaisance est connue, au loin mĂȘme. Cent yeux guettent tes sorties quotidiennes. Ă chaque dĂ©tour de chemin, derriĂšre chaque buisson au versant de chaque colline, tu rencontres des pauvres. Dieu, quelle lĂ©gion de malheureux ! Donne Ă celui-ci ton paletot, Ă celui-lĂ ton gilet. Tes chaussettes, tes souliers sont pour ce boiteux aux pieds ensanglantĂ©s. En voici dâautres ! Distribue-leur toute la monnaie que tu as sur toi, thalaris, piastres, roupies. Pour ce vieux grelotteux, nâas-tu plus rien ? Si. Donne ta propre chemise. Et quand tu seras nu, si tu rencontres encore des pauvres, tu les ramĂšneras Ă ta maison et tu leur distribueras les aliments de ton repas. Bref, tu te dĂ©possĂ©deras de tout superflu et mĂȘme du bien ĂȘtre pour venir en aide Ă tous ceux qui, sur ton passage, ont faim ou froid... Pour toi-mĂȘme, sois strictement Ă©conome ! Point de dĂ©penses inutiles, pas de luxe surtout. Qui a construit, fabriquĂ© les meubles de ton logis ? Câest toi. Tu possĂšdes donc aussi le secret des artisans ? De mĂȘme, tu connais lâart du cultivateur tu as mis en terre des semences dâEurope, et dans tes jardins de cafĂ©iers, parmi tes plants de bananiers, sâentremĂȘlent, vigoureux, magnifiques, les lĂ©gumes les plus exquis des potagers dâOccident. Câest que ton industrie, ton travail sont fĂ©conds dans tous les sens... Quel est ce jeune indigĂšne qui vaque aux soins, divers de la maison, de la cour et des magasins ? Câest ton serviteur fidĂšle, celui qui, depuis huit ans, te vĂ©nĂšre et te chĂ©rit en tâobĂ©issant. Câest Djami. O mon aimĂ©, qui pourrait te haĂŻr ? Tu es la bontĂ©, la charitĂ© mĂȘmes. La probitĂ© et la justice sont de ton essence. Et puis, il y a en toi un charme indĂ©finissable. Tu rĂ©pands autour de toi je ne sais quelle atmosphĂšre de bonheur. Partout oĂč tu passes, on respire un parfum dĂ©licieux, subtil, pĂ©nĂ©trant. Quels talismans portes-tu ? Es-tu magicien ? Quels secrets moyens emploies-tu pour conquĂ©rir ainsi les coeurs et les volontĂ©s ? Quelles ailes puissantes tâes-tu créées pour planer comme tu le fais au-dessus de tous ?... Mais, quelles folies dis-je lĂ ? Tu es bon, voilĂ toute ta magie, ĂŽ cher ĂȘtre prĂ©destinĂ© !... Es-tu heureux, au moins ? Non. Le pays de tes rĂȘves nâest pas sur cette terre. Tu as parcouru le monde sans trouver le sĂ©jour correspondant Ă ton idĂ©al. Il y a dans ton Ăąme et dans ton esprit des perspectives et des aspirations plus merveilleuses, que ce que peuvent offrir les contrĂ©es les plus sĂ©duisantes dâici-bas. Mais on sâattache malgrĂ© soi aux pays oĂč lâon a le plus peinĂ©, le plus souffert, tout en y faisant le bien. Câest pourquoi Aden, Harar sont deux noms dĂ©sormais inscrits dans ton coeur. Ils auront tuĂ© ton corps. Quâimporte ? Ton souvenir y voudra rester jusquâau delĂ de la mort. Aden, roc calcinĂ© par un soleil perpĂ©tuel ; Aden, oĂč la rosĂ©e du ciel ne descend quâune fois en quatre ans ! Aden, oĂč ne croit pas un brin dâherbe, oĂč lâon ne rencontre pas un ombrage ! Aden, lâĂ©tuve oĂč les cerveaux bouillent dans les crĂąnes qui Ă©clatent, oĂč les corps se dessĂšchent !.. Oh ! pourquoi lâas-tu aimĂ© cet Aden, aimĂ© jusquâau dĂ©sir dây avoir ton tombeau ? Harar, prolongement des montagnes abyssines fraĂźches collines, vallĂ©es fertiles ; climat tempĂ©rĂ©, printemps perpĂ©tuel, mais aussi vents secs et traĂźtres pĂ©nĂ©trant jusquâĂ la moelle des os... Lâas-tu assez explorĂ©, ton Harar ? Il y a-t-il dans toute la rĂ©gion un coin qui te soit inconnu ? Ă pied, Ă cheval, Ă mulet, tu es allĂ© partout... Oh ! les cavalcades insensĂ©es Ă travers les montagnes et les plaines ! Quelle fĂȘte de se sentir emportĂ© vite comme le vent parmi des dĂ©serts de verdures ou de rocs ; de parcourir, plus vif quâun fauve, les sentiers des forĂȘts ; dâeffleurer lĂ©gĂšrement, comme un sylphe, le sol mouvant des marais !.. Et tes marches intrĂ©pides, dĂ©fiant les indigĂšnes en hardiesse, en souplesse, en agilitĂ©... Quelle joie de sâĂ©lancer front dĂ©couvert, Ă peine vĂȘtu, dans des vallĂ©es aux luxuriantes vĂ©gĂ©tations ; de gravir des montagnes inaccessibles ! Quelle fiertĂ© de pouvoir se dire Moi seul ai pu monter jusquâici, nuls pieds que les miens nâont foulĂ© ce sol jusquâĂ prĂ©sent inexplorĂ© » ! Quel bonheur, quel dĂ©lice de se sentir libre, de parcourir sans entraves, par le soleil, par le vent, par la pluie, les monts, les vaux, bois, riviĂšres, dĂ©serts et mers !... O pieds voyageurs, retrouverais-je vos empreintes, dans le sable ou sur la pierre ?... Retrouverais-je surtout les traces de ces travaux exĂ©cutĂ©s avec un courage inouĂŻ ? Les innombrables charges de cafĂ©, les masses prĂ©cieuses dâivoire, et ces parfums si pĂ©nĂ©trants dâencens, de musc, et les gommes, et les ors, - tout cela achetĂ© sur dâimmenses Ă©tendues de pays, aprĂšs des courses Ă©puisantes ou des chevauchĂ©es qui brisent les membres. Et ce nâest rien que dâacheter. Quand les naturels ont livrĂ© leurs produits, ne faut-il pas les peser, les soumettre Ă diverses prĂ©parations, les emballer soigneusement pour les expĂ©dier par caravanes Ă la cĂŽte, oĂč ils nâarrivent au complet et en bon Ă©tat quâau prix de mille soins, de mille soucis et de mortelles angoisses ? Ce que deux bras, Ă©nergiques comme jamais ne le furent dâautres bras, ont fait, sans se dĂ©courager ni se reposer, au cours de onze annĂ©es, qui pourrait lâĂ©numĂ©rer ? Qui pourrait expliquer les ingĂ©nieuses combinaisons de ce cerveau plus complet que nul autre ? Puis, que dâennuis, que de tourments au milieu des nĂšgres fainĂ©ants et obtus [16] ! Que dâinquiĂ©tudes durant les longs jours que mettent les caravanes Ă traverser le dĂ©sert ! Les chameaux et les mulets de charge, portant une fortune, sont confiĂ©s Ă la garde et Ă la direction de lâArabe entrepreneur de transports. Mille pĂ©rils guettent dans les solitudes de la route. Outre les pluies et les vents, ce sont les bĂȘtes fauves, lions, panthĂšres ; ce sont surtout les BĂ©douins, tribus errantes et malfaisantes, les Dankalis, les Somalis... Et, tandis que la caravane sâavance lentement vers la mer, le maĂźtre, le nĂ©gociant, restĂ© Ă sa factorerie pour opĂ©rer de nouvelles transactions et rĂ©unir les Ă©lĂ©ments dâun nouveau convoi, songe sans cesse avec terreur que le fruit de son labeur de gĂ©ant est, Ă chaque minute des jours et des nuits, exposĂ© Ă ĂȘtre perdu sans recours. Il sent sa cervelle se contracter dâangoisse, et la fiĂšvre parcourt son corps. Nuit Ă nuit, ses cheveux blanchissent. Il suppute le chemin parcouru et celui qui reste Ă parcourir, tandis que lâinquiĂ©tude le dĂ©vore. Et ce supplice durera un long mois, temps pour le moins nĂ©cessaire Ă lâaller et retour de lâexpĂ©dition. Durant ces transports aventureux, la plupart des nĂ©gociants ont subi des pertes, souvent considĂ©rables. Argent, marchandises, parfois mĂȘme serviteur et bĂȘtes de somme, devenaient le butin des maraudeurs du dĂ©sert. Mon bien aimĂ© frĂšre, lui, nâa jamais rien perdu ; il est sorti victorieux de toutes les difficultĂ©s. Câest que la plus heureuse audace prĂ©sidait Ă ses entreprises, qui, toutes, rĂ©ussissaient au delĂ de ses espĂ©rances ; câest que sa rĂ©putation de bienfaisance sâĂ©tait rĂ©pandue de montagne Ă montagne, si bien quâau lieu de sâemparer des richesses de celui quâils nomment le Juste », le Saint », les nomades BĂ©douins se concertaient pour protĂ©ger chacune de ses caravanes. Lâor sâamasse, la fortune vient, elle est arrivĂ©e. Lâavenir est sĂ»r. Lâennemi, câest-Ă -dire la pauvretĂ©, les besognes maussades, la solitude et lâennui, lâennemi est vaincu. Il nây a plus quâĂ Ă©tendre la main pour cueillir la palme, la rĂ©compense de tant de surhumains efforts... Ecrit en 1892, publiĂ© dans Le Mercure de France posthume le 16 mars 1919. lire la suite * Jean-Jacques LefrĂšre/FlammarionZOOM cliquer sur lâimage Rimbaud catholique Les Illuminations et La Chasse spirituelle [23] Les Illuminations ! VoilĂ , selon moi, lâoeuvre dĂ©gagĂ©e, et quâil voulut exclusive, dâArthur Rimbaud le livre moderne, le livre des lois acquises et des prophĂ©ties, le livre Ă©norme, qui contient en essence la matiĂšre de cent, de mille volumes ; le livre sans fin, celui qui ne vieillira pas, qui ne se dĂ©modera pas, qui ne lassera jamais, qui sera toujours dâactualitĂ©. Car lâauteur a su regarder en avant de son temps. Il a embrassĂ© de sa vue magnĂ©tique le passĂ©, le prĂ©sent et lâavenir de lâunivers, a prĂ©vu les dĂ©couvertes, les rĂ©volutions,les progrĂšs, les inventions, les politiques, les morales, et, par touches dĂ©finitives, a peint de couleurs inaltĂ©rables tout cela, jusquâau moment de lâĂ©tuve, des mers enlevĂ©es, des embrasements souterrains, de la planĂšte emportĂ©e, et des exterminations consĂ©quentes, certitudes si peu malignement indiquĂ©es dans la Bible et par les Normes et quâil sera donnĂ© Ă lâĂȘtre sĂ©rieux de surveiller ». Les Illuminations voilĂ les fruits du stock dâĂ©tudes monstrueux, sâĂ©clairant sans fin », quâun ĂȘtre prĂ©destinĂ©, soutenu par une volontĂ© sur humaine, nâa pas craint dâaller cueillir en des vergers inconnus, au delĂ du monde palpable, dans des contrĂ©es jusquâĂ lui inexplorĂ©es et oĂč, sans doute, personne nâentrera plus jamais. VoilĂ lâĂ©cho des cloches de feu et dâor, les jonchĂ©es de diamants,les joyaux de splendeur insoutenable sertis aux Ă©tablis surnaturels ; et voilĂ plus que tout cela, puisque ces poĂšmes sont, proprement, des Ă©clats de la lumiĂšre nature » des morceaux de soleil ! Aussi bien, ce sont les Voix reconstituĂ©es, les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance » ! Câest lâoeuvre accompli, dâune puretĂ© de neige. Câest lâoeuvre quâArthur, ce contempteur de tout et surtout de lui-mĂȘme, nâa pas reniĂ©e - je le sais. Et puis, on aurait beau scruter ces poĂšmes, tels quâils nous sont parvenus des mains de M. Charles de Sivry, par lâentremise de M. Louis Le Cardonnel partant en retraite conventuelle, on nây trouverait pas matiĂšre Ă la rĂ©probation dont, en 1873, dans la Saison en Enfer - ce retour combattu de la foi de son enfance, - Rimbaud enveloppa sa production littĂ©raire. On ne dĂ©couvrirait pas, dans ces pures fusĂ©es du gĂ©nie, de sophismes de la folie » ; on nây trouverait pas de spĂ©culations mĂ©taphysiques damnables, ni lâoubli des principes », ni religiositĂ©s extravagantes, ni fantasmagories mystagogiques. Au point de vue de la doctrine catholique, bien quâelles recĂšlent, et singuliĂšrement dans les proses, une perfection dâart inouĂŻe, une plĂ©nitude dâexpression nulle autre part atteinte, les Illuminations sont encore moins inquiĂ©tantes que la Saison en Enfer. Le caractĂšre mystique des Illuminations est indĂ©niable. Elles sont le trophĂ©e rapportĂ© dâune conquĂȘte dans lâau delĂ . Elles possĂšdent trop marquĂ© le sceau de lâinfini, pour quâun doute subsiste sur leur origine. Mais il semblerait quâArthur, en mĂȘme temps quâil a dans les proses, sauf une seule fois, Ă©cartĂ© rĂ©solument le nom de Dieu et les dissertations ressortissant Ă la thĂ©ologie - lui pourtant possĂ©dĂ© toujours du dogme catholique, - a procĂ©dĂ© pour la composition de son recueil Ă des coupures, quâil en a distrait, Ă un moment donnĂ©, que je crois ĂȘtre postĂ©rieur Ă la Saison en Enfer, une partie jugĂ©e par lui rĂ©prĂ©hensible. Ou encore, je crois que bon nombre de morceaux composant le livre actuel des Illuminations ont dĂ», Ă lâorigine, faire partie dâun ensemble auquel il avait donnĂ© un autre titre, ensemble qui a disparu, qui, selon Verlaine dans les PoĂštes maudits, contenait les plus Ă©tranges mysticitĂ©s et qui, selon une lettre du mĂȘme Verlaine Ă M. Edmond Lepelletier, datĂ©e de la fin de 1872, se nommait la Chasse spirituelle. Deux poĂšmes en prose en particulier, GĂ©nie et MatinĂ©e dâivresse, ainsi que des vers, notamment ĂternitĂ©, permettent cette hypothĂšse. On trouve en effet dans ces morceaux les traces de lâambitieux projet conçu par le poĂšte de rĂ©aliser la communion des Bons et des MĂ©chants. Or ce projet, on le trouve aussi dĂ©crit par Verlaine dans Crimen amoris, conte envers datant de 1873 et dont le hĂ©ros nâest autre que Rimbaud. Il y aurait lieu de supposer quâen dĂ©pit de leur tendance Arthur a conservĂ© ces poĂšmes parce quâils sont particuliĂšrement intenses de pensĂ©e et dâexpression, et quâils formaient, pour ainsi dire, le sommet de ses rĂ©alisations mĂ©taphysiques, et aussi parce que, isolĂ©s de leurs congĂ©nĂšres, la signification principale en devenait hermĂ©tique. Nâoublions pas quâil a dit, de certaines de ses productions antĂ©rieures Ă la Saison en Enfer, quâil en rĂ©servait la traduction. Dâun autre cĂŽtĂ©, le style ramassĂ©, synthĂ©tique, des Illuminations recĂ©lant un grand nombre de sens est lĂ pour laisser au lecteur latitude dâinterprĂ©ter Ă sa guise, selon la complexion de son esprit et ses dispositions. Câest ainsi quâun poĂšte catholique, ces temps derniers, sentait et voyait dans GĂ©nie une des plus parfaites et des plus fortes images du Christ et de la RĂ©demption. Quand on lit les Illuminations, il ne faudrait jamais oublier, comme nous le recommande M. Paterne Berrichon, que Rimbaud nâest pas seulement un homme, mais lâHomme. II Verlaine, dans sa notice Ă la premiĂšre Ă©dition des Illuminations, a dit quâelles furent Ă©crites de 1873 Ă 1875. Cette assertion, contredite par la rĂ©alitĂ©, par lâĂ©vidence, en ce qui concerne la majeure partie du livre, ne pourrait, Ă la rigueur, sâappliquer quâĂ un certain nombre de proses. Ă moins que Verlaine ait voulu seulement fixer la date de la rĂ©vision des poĂšmes. Dans ce cas, me semble-t-il, il serait dans le vrai. Et voici comment il faudrait alors dissiper le malentendu créé par cette assertion Conçu, sous un titre ou sous un autre, dĂšs la fin de 1871 comme lâindique Vertige, cet anathĂšme jetĂ© Ă la faussetĂ© et Ă la sottise des institutions de ce monde, et qui serait terrible si lâauteur nâavait corrigĂ© son voeu de destruction par une ironie plus sanglante encore Ă sa propre adresse, et continuĂ© en 1872 et 1873, lâouvrage aurait Ă©tĂ©, aprĂšs lâanĂ©antissement volontaire de la Saison en Enfer, reconstituĂ©, sĂ©lectionnĂ©, corrigĂ©, augmentĂ© par lâauteur. Celui-ci, ainsi que lâatteste Verlaine, lâaurait remis en 1875 Ă quelquâun qui en eut soin », - câest-Ă -dire Ă Charles de Sivry, de passage Ă Stuttgart, oĂč Rimbaud se trouvait alors, quand lâaudition des oeuvres de Wagner commençait Ă attirer en Allemagne nombre de musiciens de tous pays. Dâailleurs cette rectification dans les faits et les dates aiderait singuliĂšrement Ă comprendre lâamertume des derniĂšres proses, Jeunesse, Vies, par exemple ; Ă expliquer les modifications apportĂ©es Ă dâautres, selon quâon lâa vu par la publication des diffĂ©rentes versions ; Ă justifier les regrets et les ironies surajoutĂ©s Ă dâaucunes. Lâordre, ou plutĂŽt le dĂ©sordre dans lequel le manuscrit des Illuminations a Ă©tĂ© transmis aux premiers Ă©diteurs prouverait que Rimbaud, quand il sâen dessaisit, nâavait pas le dĂ©sir de le voir publier. Sâil est permis de se former une conviction sur des indices biographiques quâil serait trop long de prĂ©senter ici, on sera amenĂ© Ă croire quâaprĂšs son adieu Ă la littĂ©rature, aprĂšs sa trahison au monde », le poĂšte a fait volte-face Ă sa dĂ©cision, a eu des sursauts dâagonie. Dans la Saison en Enfer, nâavait-il pas dit Au dernier moment, jâattaquerais Ă droite, Ă gauche ? » Devant lâinutilitĂ© apparue de son sacrifice et lâinadmission par le monde de sa contrition, repoussĂ© quâil se voyait encore par la mĂ©chancetĂ© et lâincomprĂ©hension de certains, il se sera rĂ©voltĂ© contre lâarrĂȘt dont lui-mĂȘme sâĂ©tait frappĂ©. Lui Ă©tait-il possible, en vĂ©ritĂ©, de se dĂ©partir dâun coup de ce qui avait Ă©tĂ©, depuis sa plus tendre enfance, sa passion, sa raison dâĂȘtre ? En face de la pĂ©nible et rugueuse rĂ©alitĂ© Ă Ă©treindre », il se sera retournĂ© vers lâautre monde », vers lâhabitation bĂ©nie par le ciel », et il aura continuĂ©, tout en se mĂ©nageant des ressources pour lâexistence matĂ©rielle, de frĂ©quenter, en secret, avec lâidĂ©al, dans lâabsolu. Est-il admissible que celui qui avait cru de son devoir de tout quitter, de tout abdiquer, de brasser son sang » pour acquĂ©rir la suprĂȘme science Ă laquelle il attachait incomparablement plus de prix quâĂ lâensemble de ce qui constitue le bonheur et lâhonneur communs, pouvait, dâune seule aspiration, Ă©teindre la lampe brĂ»lant en lui ? En dâautres termes, celui qui Ă©tait engagĂ© Ă la dĂ©couverte de la clartĂ© divine » pouvait-il, dâemblĂ©e, renoncer Ă atteindre ce but ? Non. Avant de croire, avant de dire que son devoir lui Ă©tait remis Vies, je sais quâil a cherchĂ© par tous les moyens rĂ©guliers Ă remplir calmement sa mission de poĂšte. Ce quâil avait Ă©crit jusque lĂ Ă©tait, pour lui, seulement lâintroduction Ă ce quâil devait exprimer. Si, aprĂšs 1875, il a suspendu son immense oeuvre », câest quâautour de lui le cercle des impossibilitĂ©s matĂ©rielles de recueillement sâest resserrĂ©, malentendus, fatigues corporelles, menaces de maladie, nĂ©cessitĂ© croissante dâactivitĂ© physique et a, non pas amoindri son besoin dâinfini, car celui qui une fois sâest nourri dâinfini en garde Ă jamais lâappĂ©tit, mais a, pour un temps, suspendu la rĂ©alisation verbale des prodigieuses randonnĂ©es de son esprit. La poĂ©sie avait Ă©tĂ© pour Arthur lâamante premiĂšre et unique. Son mariage de raison avec ces exigences sociales ne pouvait lâen dĂ©tourner radicalement. Le charme qui lâavait pris Ăąme et corps » devait lâattirer encore. Je crois quâil sây livra dĂšs lors en cachette par singulier orgueil, malgrĂ© ce que, par excessive pudeur, il en ait dit, malgrĂ© quâil se soit vantĂ© du contraire. Un fait certain, câest que, de 1873 Ă 1875, aprĂšs la Saison en Enfer, nul oeil profane ne fut admis Ă contempler le trĂ©sor des illuminations se reconstituant, rĂ©cupĂ©rĂ©. Au contraire de ce qui sâĂ©tait produit auparavant, pas une page, pas une parcelle de ce trĂ©sor ne se vit autour de lui, mĂȘme dans lâintimitĂ© de la maison familiale. Si rĂ©ellement le manuscrit des Illuminations est restĂ© entre ses mains jusquâen 1875, il a fallu, comme plus tard en Abyssinie et en Egypte son or, quâil le portĂąt constamment et jalousement sur lui. Puis, dans un accĂšs dâimpatience, soit Ă lâoccasion dâune rencontre, soit en perspective du service militaire tant redoutĂ© par lui, soit encore dans la prĂ©vision dâun dĂ©part en pays lointain, il se sera, afin que son bras durci ne traĂźne plus une chĂšre image », dĂ©barrassĂ© du prĂ©cieux et mystĂ©rieux fardeau sans Ă©noncer dâintentions Ă son Ă©gard, sans prendre la peine de le mettre en ordre, Ă la façon un peu dont on se dĂ©barrasse dâun objet gĂȘnant Ă porter avec soi. Avec une restriction cependant ayant conscience dâavoir accompli oeuvre unique, dâavoir procréé et enfantĂ© une merveille, il se sera dit que tout de mĂȘme ce serait dommage et sacrilĂšge dâabandonner son inouĂŻe progĂ©niture aux fanges du chemin, et, alors, il se sera dĂ©cidĂ© Ă la confier, sans un mot, en dĂ©tournant la tĂȘte, au tour de lâamitiĂ©. III La subjectivitĂ© dans les Illuminations est Ă ce point extraordinaire quâelle absorbe les objets, se les assimile jusquâĂ nâĂȘtre plus quâun avec eux, et rĂ©ciproquement. Si lâon a jamais pu dire dâun poĂšte quâil portait en soi lâunivers, câest bien dâArthur Rimbaud. Il ne faut pas sây tromper. Dans cette oeuvre surprenante, le poĂšte, devenu voyant, se dĂ©double, se dĂ©personnifie, Ă son grĂ©. Quâil sây fĂ©minise, quâil sây pluralise, quâil sây dĂ©corpore en un ou plusieurs personnages Ă la fois, en un ou plusieurs paysages ; quâil parle de sa dame, de sa compagne, de son amie, de sa femme, de sa camarade, câest toujours de lui, de lui seul quâil sâagit. De lui total ou dâune ou de plusieurs parties ensemble de son entitĂ© morale et physique. Il est aussi bien le brick » du Promontoire que le touriste naĂŻf » du Soir historique. Il est HĂ©lĂšne » ; il est Hortense », et Hortense est son don poĂ©tique. Souvent, il se mire dans des personnes, dans des faits, dans des phĂ©nomĂšnes, et il devient eux-mĂȘmes. Il est Ă la fois le citoyen » et la mĂ©tropole crue moderne » de Ville. Dans Ouvriers, Henrika » et moi » sont deux parts de sa personnalitĂ©. Il en est de mĂȘme pour un homme et une femme superbes » de RoyautĂ© ; de mĂȘme pour une neige » et un Ătre de beautĂ© de haute taille » de Being beautous ; de mĂȘme pour lâ aube » et lâ enfant » de Aube ; etc. Le Jeune MĂ©nage, câest lui seul. Les conquĂ©rants du monde » et le couple de jeunesse isolĂ© sur lâarche » de Mouvement, câest lui, lui seul. Les drĂŽles trĂšs solides » de Parade ne sont quâun lui ; et Parade, entre parenthĂšses, est une protestation ironique contre la diffamation et contre les insultes quâon lui adressait en ce temps-lĂ . Comme dans la Saison en Enfer, on trouve dans les Illuminations lâexplication et la justification des actes du poĂšte, de ceux mĂȘmes qui ont Ă©tĂ© le plus mal compris, le plus imprudemment dĂ©criĂ©s. Les passages ambigus Ă premiĂšre vue, et pouvant donner prĂ©texte Ă mĂ©chantes gloses, comportent toujours, quand on y regarde de prĂšs, des significations saines et nobles. Souvenons-nous de ces paroles de la Nuit de lâEnfer, qui est surtout un des exposĂ©s de la mĂ©thode suivie par le visionnaire au temps de la Chasse spirituelle Il nây a personne ici et il y a quelquâun... Veut-on que je disparaisse, que je plonge Ă la recherche de lâanneau ? » etc. Tout le chapitre est Ă lire et Ă mĂ©diter par ceux qui aiment Rimbaud et qui cherchent, sans parti pris, Ă le comprendre. Au surplus, il semble que toujours un fait matĂ©riel, important ou non, tant le souci de synthĂšse cosmique prime ici, a causĂ© le dĂ©clenchement de la multitude des prolongements dans la vie, des aperçus dans le spirituel et le surnaturel. En dâautres termes, si Rimbaud part de la Terre, il bondit toujours dans le Ciel. Parfois, lâobjet terrestre rencontrĂ©, ou simplement supposĂ©, et qui a fourni motif Ă la construction de lâillumination, nâest pas nommĂ© ; mais il se dĂ©couvre aussi visiblement que sâil lâĂ©tait et forme un Ă©cran derriĂšre lequel flambent subjectivitĂ©s, abstractions et mystĂšres. Tel lâobjet de MĂ©moire ; tel lâobjet de Vagabonds, oĂč Verlaine apparaĂźt clairement, mais oĂč, au fond, le pitoyable frĂšre » et je » ne sont quâune seule et mĂȘme personne complexe, câest-Ă -dire le poĂšte lui-mĂȘme, dont les puissances se sont dissociĂ©es et luttent entre elles, en champ clos. Dans la Saison en Enfer se trouve un cas pareil chapitre DĂ©lires I. Sous le portrait de Verlaine, un des aspects, un des sens de ce chapitre, sous lâimage de la Vierge folle, lâĂąme de Rimbaud, dĂ©faillante et Ă©garĂ©e, bien que vouĂ©e dĂšs toujours et pour toujours au christianisme, lâĂąme qui sâest enivrĂ©e de poisons paĂŻens, qui a pĂ©chĂ© en consentant Ă suivre lâesprit dans les spĂ©culations les plus dangereuses, telle lâunion du Bien et du Mal, lâĂąme du poĂšte, souillĂ©e au sens catholique du mot, sâatteste vierge folle dominĂ©e par lâesprit despotique, par lâĂpoux infernal, et subjuguĂ©e par le coeur merveilleux. Ă mon avis, il nây a pas Ă sâenquĂ©rir dâune clef pour pĂ©nĂ©trer dans les Illuminations, non plus que pour comprendre la Saison en Enfer. Nul doute quâArthur, au lecteur qui, ne comprenant pas, demanderait ce que veulent dire ces troublants poĂšmes, rĂ©pondrait comme autrefois il le fit dâun ton tout modeste Ă sa mĂšre qui le questionnait sur le sens de la Saison en Enfer Jâai voulu dire ce que ça dit, littĂ©ralement et dans tous les sens. » Mais il faut tenir compte toujours de lâĂ©tat dâisolement, de silence, dâoubli des contingences immĂ©diates oĂč le poĂšte savait se placer, Ă©tat qui lâhallucinait sur les mots dont il multipliait, dont il Ă©ternisait ainsi la signification, et sur les idĂ©es qui devenaient ainsi prophĂ©tiques. Ă ce propos, qui a dĂ©jĂ Ă©tĂ© formulĂ© par M. Paterne Berrichon, le lecteur voudra se reporter Ă ScĂšnes ; Ă VeillĂ©es, dont jâextrais ce paragraphe LâĂ©clairage revient Ă lâarbre de bĂątisse. Des deux extrĂ©mitĂ©s de la salle, dĂ©cors quelconques, des Ă©lĂ©vations harmoniques se joignent. La muraille en face du veilleur est une succession psychologique de coupes ; de frises, de bandes atmosphĂ©riques et dâaccidents gĂ©ologiques â RĂȘve intense et rapide de groupes sentimentaux avec des ĂȘtres de tous les caractĂšres parmi toutes les apparences. » Il est bien Ă©vident, dâailleurs, quâArthur Rimbaud, en inventant un verbe poĂ©tique accessible un jour ou lâautre Ă tous les sens, nâa pas eu en vue de frapper seulement les cinq sens de la chair, mais bien dâĂ©mouvoir toutes les sensibilitĂ©s de la conscience et de lâintelligence ; de façon que chaque amateur supĂ©rieur », en dehors de lâamour maudit », et maudit justement parce quâil a Ă©tĂ© ressassĂ© Ă faux par la plupart des Ă©crivains de tous temps et de tous pays, eu dehors de la vulgaritĂ© infernale des masses », y trouvĂąt sa satisfaction irrĂ©pressible ». LĂ , je me permettrai de donner une explication de ces mots. Chaque amateur supĂ©rieur, selon Rimbaud, a, Ă cĂŽtĂ© des penchants matĂ©riels Ă satisfaire et qui sont en fonction dâinfirmitĂ©s physiques, sa passion particuliĂšre, son vice sĂ©rieux » le bibliophile sâaffole sur les livres, lâĂ©crivain sur le style, le philosophe sur les donnĂ©es du monde. Le vice » de Rimbaud fut, dĂšs lâĂąge de raison, dĂšs lâĂąge de sept ans, la poĂ©sie. La foule, le commun, les autres nâont point de vice sĂ©rieux » ; ils ne sauraient en avoir, trop occupĂ©s quâils sont Ă rassasier leurs appĂ©tits matĂ©riels ; et câest pourquoi ils rient et parlent inconsidĂ©rĂ©ment des choses de lâesprit en dehors de leur comprĂ©hension. Enfin, je rappelle que, dans Solde, Arthur a ainsi dĂ©fini les Illuminations Ălan insensĂ© et infini aux splendeurs invisibles, aux dĂ©lices insensibles, - et ses secrets affolants pour chaque vice - et sa gaietĂ© effrayante pour la foule ! » IV Mais cette exclamation de Rimbaud ne se rapporterait-elle pas aussi Ă la Chasse spirituelle ? Et, alors, que pouvait donc ĂȘtre cet ouvrage ? Il me sera permis, jâespĂšre, de venir proposer ici, Ă son sujet, quelques inductions. Ce quâil faut bien Ă©tablir dâabord, câest la date. Nous savons que le manuscrit de la Chasse spirituelle, confiĂ© Ă Verlaine, fut laissĂ© par celui-ci Ă Paris au moment du dĂ©part pour la Belgique, fin juillet 1872. On ne peut donc placer lâĂ©laboration de lâouvrage Ă une date postĂ©rieure Ă ce juillet, et je voudrais montrer quâil a Ă©tĂ© fait au cours des sept premiers mois de cette annĂ©e 1872 et que les proses dont il se composait Ă©taient sinon postĂ©rieures Ă la plupart des vers constituant la premiĂšre partie du livre actuel des Illuminations, du moins contemporaines. A lâappui de cette opinion, je rappellerai dâabord le tĂ©moignage de Verlaine. Dans les PoĂštes maudits, aprĂšs avoir citĂ© comme type des derniers vers de Rimbaud un fragment dâĂternitĂ© qui, comme lâa rĂ©cemment rĂ©vĂ©lĂ© le manuscrit Richepin, est de mai 1872, il a Ă©crit Mais le poĂšte disparaissait. Nous entendons parler du poĂšte correct. Un prosateur Ă©tonnant sâensuivit. Un manuscrit dont le titre nous Ă©chappe et qui contenait dâĂ©tranges mysticitĂ©s et les plus aigus aperçus psychologiques tomba dans des mains qui lâĂ©garĂšrent sans bien savoir ce quâelles faisaient. » Or, le manuscrit auquel Verlaine fait allusion ne peut ĂȘtre que celui de la Chasse spirituelle, quâil avait dâailleurs dĂ©signĂ© sous ce titre dans la lettre Ă M. Edmond Lepelletier, dont il est parlĂ© plus haut. Mais, mieux que tout, les quelques brouillons de la Saison en Enfer quâil mâa Ă©tĂ© donnĂ©, il y a deux ans, dâexaminer avec la plus mĂ©ticuleuse attention renseignent sur la date de lâouvrage et permettent dâen deviner le caractĂšre. Câest que ces Ă©critures hĂątives, ces notes rapides, fulgurantes, projections directes de lâĂąme, sâĂ©lançant Ă la façon des tourbillons de feu qui sâĂ©chappent dâun volcan en Ă©ruption, et tracĂ©es sans aucune attention ni intention dâart, introduisent sĂ»rement, indiscrĂštement mĂȘme et de façon presque violente, dans lâintimitĂ© morale dâArthur. DĂ©pouillĂ©e de littĂ©rature, de feinte humilitĂ© et mĂȘme dâorgueil, la rĂ©alitĂ© de sa pensĂ©e apparaĂźt ici tout entiĂšre ; et une oppression de conscience, Ă©vidente mais inexplicable si lâon nâadmet pas la possibilitĂ© dâĂ©crits ignorĂ©s et contemporains des vers des Illuminations mai Ă juillet 1872, est dĂ©noncĂ©e, Ă©clate trĂšs douloureuse. Le feuillet de ces brouillons constituant une partie de lâĂ©bauche de lâAlchimie du verbe porte un mot qui est une date juillet. Ce mot, il me semble, fixe lâĂ©poque oĂč aurait Ă©tĂ© achevĂ©e lâoeuvre mystĂ©rieuse que le poĂšte devait, un an plus tard, dans la Saison en Enfer, si magnifiquement rĂ©tracter. Car â jâinsiste â ce ne peuvent ĂȘtre les Illuminations en bloc que Rimbaud a rĂ©pudiĂ©es. Dans le brouillon en question, on parvient Ă lire Je me trouvais mĂ»r pour le trĂ©pas, et ma faiblesse me tirait jusquâaux confins du monde et de la vie vers la CimmĂ©rie noire, patrie des morts... Je voyageai un peu. Jâallai au nord. Je fermai mon cerveau Ă toutes les odeurs fĂ©odales, bergĂšres, sources sauvages. Je voulus connaĂźtre la mer. â Jâaimais la mer... Comme si elle dĂ»t me laver de ces aberrations. Je voyais la croix consolante. Jâavais Ă©tĂ© damnĂ© par lâarc-en-ciel et les fĂ©eries religieuses ; et par le Bonheur, mon remords, ma fatalitĂ©, mon ver... » Est-il utile de faire remarquer que le voyage auquel il est lĂ fait allusion fut, sans aucun doute possible, celui pour la Belgique et lâAngleterre ? Un peu plus haut, dans le mĂȘme brouillon, jâavais lu Je ne pouvais plus rien, les hallucinations tourbillonnaient trop... Un mois de cet exercice ma santĂ© sâĂ©branla. Jâavais bien autre chose Ă faire que de vivre... » De tout cela, et particuliĂšrement des mots un mois de cet exercice », je dĂ©duis que câest bien en juin et commencement de juillet que se place le terme de cette phase de visions et dâĂ©crits exorbitants, dont jâai cru voir des spĂ©cimens dans MatinĂ©e dâivresse et GĂ©nie. Et lâon songe alors avec Ă©motion Ă la lettre quâArthur adressait Ă M. Delahaye au mois de juin de cette mĂȘme annĂ©e 1872, lettre oĂč sont dits les jeĂ»nes et les mortifications singuliĂšres employĂ©s par le veilleur pour sâexalter lâextase, lettre oĂč des termes de scatologie et dâargot sont placĂ©s, tels les pavĂ©s dâune barricade, pour dĂ©fendre lâentrĂ©e dans les sentiments vĂ©ritables de lâauteur, dans lâintimitĂ© de sa personnalitĂ© profonde, et aussi par habitude de conversation familiĂšre et convenue avec un ami dâenfance. Dâautre part, on nâa peut-ĂȘtre pas oubliĂ© que la rĂ©clamation instante par Rimbaud du manuscrit de la Chasse spirituelle, oubliĂ© ou laissĂ© par Verlaine dans une enveloppe cachetĂ©e, chez ses beaux-parents, au moment du dĂ©part pour un voyage qui devait se prolonger au delĂ de toutes prĂ©visions, et ensuite Ă©garĂ© dans des circonstances que je nâai pas Ă rappeler ici, fut une des causes ou plutĂŽt fut la cause dĂ©terminante du drame de Bruxelles. Que pouvaient donc contenir ces pages pour que Rimbaud, dâordinaire si indiffĂ©rent sur le sort de ses productions littĂ©raires, y tĂźnt Ă ce point ? On ne le saura probablement, au juste, jamais. Mais on doit conjecturer, par la façon mĂȘme dont il y fait allusion dans la Saison en Enfer et dans les brouillons de celle-ci, que cette portion de son oeuvre est, malgrĂ© les Ă©pithĂštes rĂ©probatrices dont il la couvre et le ton dâironie employĂ© pour la dĂ©signer, la seule qui ait satisfait son orgueil crĂ©ateur. Et quand je dis son orgueil crĂ©ateur, je ne veux pas dire ses ambitions de toute sa vie, je veux dire son ambition seulement du premier semestre de 1872, au temps oĂč, libĂ©rĂ© systĂ©matiquement dâentraves morales, il oeuvrait selon les rites prĂ©conisĂ©s dans la thĂ©orie du voyant. Et la conclusion vient dâelle-mĂȘme la Chasse spirituelle fut, de mĂȘme que certaines illuminations de cette Ă©poque-lĂ , illuminations qui ont dĂ» Ă lâorigine faire partie du manuscrit perdu, le plus haut point dâexaltation du gĂ©nie dans la crĂ©ation de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues ». Il faut bien admettre que Rimbaud, ce buveur de science, ce liseur insatiable, ce fouilleur impitoyable des poĂ©sies et des philosophies, aprĂšs avoir vu plus loin, plus haut et plus profond que la gĂ©nĂ©ralitĂ© des possĂ©dĂ©s de lâesprit anciens et modernes, a voulu, non satisfait des rĂ©ponses donnĂ©es Ă ses questions par le monde visible, Ă©carter le rideau de lâazur, qui est du noir », et interroger les mondes invisibles ; quâil a violĂ© le Ciel, et, sâidentifiant Ă la lumiĂšre absolue enfin dĂ©couverte, quâil sâest lancĂ© dans la crĂ©ation mystique. Mais, jusquâoĂč poussa-t-il ses investigations dans lâinfini, et quelles formidables visions, oĂč il crut un moment avoir trouvĂ© bonheur et raison, rapporta-t-il de ces rĂ©gions vertigineuses ? La lecture de la Chasse spirituelle pourrait seule nous instruire de façon prĂ©cise sur ce point. Il est bien certain, dans tous les cas, que ces conquĂȘtes ne pouvaient ressembler en rien aux butins conquis jusquâĂ lui, et que les nobles minutes » de vie Ă©ternelle » entrevue, fĂȘtes » auxquelles devaient participer des magies », des fĂ©eries religieuses », pour aboutir aux sophismes de la folie la plus informĂ©e » â comme il est Ă©crit dans les brouillons de la Saison en Enfer â prirent des proportions assez monstrueuses pour effrayer leur annonciateur lui-mĂȘme. Y a-t-il lieu de dĂ©plorer la perte de cette oeuvre, certes unique en valeur de pensĂ©e et dâĂ©criture, comme sont uniques les Illuminations, comme est unique la Saison en enfer ? Oui, sans doute, au point de vue littĂ©raire. Mais, Ă un autre point de vue qui mâest cher, celui de la dĂ©fĂ©rence envers lâauteur et de la soumission Ă son dĂ©sir tacite, ainsi que vraisemblablement au point de vue catholique, je sens, je crois quâil est prĂ©fĂ©rable que ce manuscrit reste Ă jamais scellĂ©. Et câest surtout dans le caractĂšre gĂ©nĂ©ral dâArthur, dans son attitude ultĂ©rieure Ă 1873, que je puise les raisons de cette prĂ©fĂ©rence. Et puis, dans la Saison en Enfer, devant lâincertitude oĂč il Ă©tait du sort rĂ©servĂ© par un hasard Ă lâ opĂ©ra fabuleux » dont il nâavait plus la libre disposition, nâa-t-il pas pris soin de prĂ©munir contre, en dĂ©clarant que cette oeuvre Ă©tait entachĂ©e dâerreur ? Et bien quâil soit difficile de dĂ©finir le genre dâerreur dont il sâagissait, on peux supposer ; eu Ă©gard Ă lâindĂ©pendance morale du poĂšte, quâil avait dĂ» aller bien loin, monter bien haut, trop haut, dans sa poursuite dâun monde surnaturel ; difficile Ă capturer sans accidents. Cependant, comme je lâai expliquĂ© au dĂ©but de cet essai, tout, de la Chasse spirituelle, ne doit pas ĂȘtre perdu. De 1873 Ă 1875, lâarbre de la science du Bien et du Mal a dĂ» ĂȘtre Ă©mondĂ© de ses pousses malsaines, de façon Ă nâoffrir Ă notre curiositĂ©, Ă la dĂ©lectation, que de purs fruits de beautĂ© et dâextase. Je pense, je crois que les Voix reconstituĂ©es »,dont il est parlĂ© dans les Illuminations, ne sont autres que celles entendues dans la pĂ©riode visionnaire du printemps et de lâĂ©tĂ© 1872. Parmi elles, il a fait un choix quâil rĂ©unit Ă dâautres Voix, Ă des Visions dâordre moins pĂ©rilleux. V Insondable Sagesse prĂ©sidant aux destinĂ©es humaines ! AprĂšs avoir voulu Ă la poĂ©sie rĂ©novĂ©e un avenir matĂ©rialiste, aprĂšs avoir cherchĂ© Ă expulser de lui toute idĂ©e de sereine beautĂ© chrĂ©tienne ; aprĂšs sâĂȘtre livrĂ© corps et Ăąme, Ă coeur perdu, aux dĂ©formations par lui jugĂ©es indispensables pour atteindre son but ; aprĂšs sâĂȘtre librement, dans ce but, soumis aux pratiques les plus rĂ©pugnantes et les plus dures, pratiques du reste Ă©quivalentes sur bien des points Ă lâascĂ©tisme et Ă lâabnĂ©gation des premiers chrĂ©tiens, lâĂ©pistolier de la thĂ©orie du voyant, devenu maĂźtre des visions, spectateur et juge de lâinfini, a abouti, au sortir dâentretiens si redoutables avec le MystĂšre, au spiritualisme le plus haut, le plus fatalement catholique, Ă la Saison en Enfer. Nâest-ce pas ici le moment de se rappeler, en songeant Ă ce que pouvait ĂȘtre la Chasse spirituelle et Ă sa disparition, ce passage de saint Paul racontant sa conversion Je connais un homme qui fut ravi jusquâau troisiĂšme ciel si ce fut avec son corps ou sans son corps, je ne sais, Dieu le sait ; mais je sais bien que cet homme fut ravi si ce fut avec son corps ou sans son corps, je ne sais, Dieu le sait, et quâil entendit des paroles mystĂ©rieuses, quâil nâest pas permis ci un homme de rapporter. » Quoi quâil en soit, Rimbaud, soulevĂ© par les puissances de rĂ©volte maĂźtresses de son temps et de son sang, ne devait pas, lui, ne pouvait pas se soumettre de suite, comme Paul, aprĂšs la rĂ©vĂ©lation. Son combat avec lâange allait se prolonger bien des annĂ©es encore, presque tout au long de sa vie ; et, rĂ©fractaire Ă la paix et au bonheur communs, il devait expier en silence, sans courber le front ni sâavouer vaincu, lâambition dâavoir tentĂ©, une fois, de bouleverser les cieux. Que peut importer, en face de Dieu, le masque de scepticisme et dâindiffĂ©rence quâĂ partir de la destruction de la Saison en Enfer il apposa sur sa palpitante personnalitĂ© ? Ses gestes et ses pas, dĂ©nonçant son inquiĂ©tude, devaient rĂ©vĂ©ler son intimitĂ© cachĂ©e et prouver, son impatience, sa hĂąte de fuir le siĂšcle. Il nâest pas douteux que le Christ ; appelĂ© Ă son aide dans un des feuillets de son carnet de damnĂ© », avait rĂ©pondu virtuellement Ă son appel. En rĂ©alitĂ©, le Christ avait-il jamais cessĂ©, si outragĂ© et mĂ©connu quâil ait Ă©tĂ© par Arthur, dâĂȘtre son dominateur ? Lâemprise du Christ devait aller toujours en se resserrant. Mais le lutteur obstinĂ© quâĂ©tait Rimbaud proportionnait la dĂ©fense Ă la taille de lâadversaire. Autrefois, il avait Ă©levĂ© le ton du blasphĂšme et du sacrilĂšge en raison mĂȘme de lâattachement et du respect quâil avait, petit enfant, portĂ© aux objets de son culte ; et cela se comprend plus lâarbre est dru, plus on le secoue fortement pour essayer de le dĂ©raciner. Maintenant, au fur et Ă mesure du resserrement de lâĂ©treinte chrĂ©tienne, il ceignait plus farouchement lâarmure dâindiffĂ©rence sous laquelle, en lui, sĂ©vissait, de plus en plus Ăąpre, lâĂ©ternel conflit, dont lâissue est toujours une victoire pour le Christ. Arthur avait Ă©crit dans la Saison en Enfer Je ne me crois pas embarquĂ© pour une noce avec JĂ©sus-Christ pour beau-pĂšre. Je ne suis pas prisonnier de ma raison. Jâai dit Dieu. Je veux la libertĂ© dans le salut. » Cela est clair. Son Ăąme est Ă Dieu, mais sa chair repousse encore le joug de lâEglise, qui nâadmet pas le salut hors dâelle. Câest de lâhĂ©rĂ©sie, peut-ĂȘtre ; mais il nâen demeure pas moins que, vis-Ă -vis de lâĂglise catholique, Rimbaud fut, aux tournants de la vie comme Ă lâapproche de la mort, lâenfant prodigue qui se rĂ©fugie dâinstinct prĂšs de sa mĂšre ; car ce voleur de feu », ce garrotteur de soleil demeura toujours, malgrĂ© lui et malgrĂ© tout, le fils de son baptĂȘme. Pourquoi â sâĂ©crie-t-il dans les brouillons de la Saison en Enfer â a-t-on semĂ© une foi pareille dans mon esprit ! Oh, lâidĂ©e du baptĂȘme. Il y en a qui ont vĂ©cu mal, qui vivent mal et qui ne sentent rien ! Câest mon baptĂȘme et ma faiblesse dont je suis esclave ! » Que penser de cris pareils ? Est-il possible de douter de lâinvincible foi de celui qui les a poussĂ©s ? Et ne marquent-ils point, en mĂȘme temps, toute la violence du combat, dans la souffrance, qui se livrait en cet esprit rĂ©voltĂ© ? En dĂ©finitive, et pour essayer de ramasser en une formule les aperçus que mon inexpĂ©rience dâĂ©crire mâa sans doute empĂȘchĂ©e dâexprimer bien clairement, je dirai Rimbaud, malgrĂ© quâil se soit aventurĂ© aux sphĂšres interdites, malgrĂ© quâil ait mangĂ© le fruit dĂ©fendu, ne sâest pas damnĂ©. Il a toujours su fuir Ă temps le grand pĂ©ril. Je dirai mĂȘme que dâavoir violĂ© les cimes lâa confirmĂ© dans sa mission providentielle, laquelle fut, comme cela Ă©clate aujourdâhui, de pousser les Ăąmes dâĂ©lite vers Dieu. Et jâai la conviction absolue quâil entrait aussi dans les desseins dâEn-Haut que cet Ă©lu se vĂȘtĂźt sur la terre des oripeaux de lâincroyance, afin de mieux prouver aux hommes lâinanitĂ© de leurs rĂ©voltes contre la Puissance Ăternelle. Mai 1914, Le Mercure de France, Paris, juin 1914, p. 699 et suiv. * LâĂąme soeur Parmi les grands lecteurs dâIsabelle Rimbaud, il y a Philippe Sollers. Peut-ĂȘtre le meilleur, le plus attentif aux inflexions de la voix et de lâĂ©criture, et le moins embourbĂ© dans les obstuses querelles laĂŻcardes ou clĂ©ricales du siĂšcle passĂ© et de lâautre. Câest dans Studio, singulier rĂ©cit mĂ©ditatif autour de Rimbaud et de Hölderlin. Il nây est pas question seulement dâIsabelle, mais aussi de Vitalie, la soeur qui prĂ©cĂšde, nĂ© en 1858, et qui meurt en 1875, dont on connaĂźt le trĂšs Ă©mouvant "journal" de Roche en 1873, et celui de Londres en 1874, et les lettres anglaises envoyĂ©es Ă Isabelle. Sur Isabelle Elle nâa rien Ă voir avec la pseudo-sainte ou lâhorrible bigote falsificatrice que le cinĂ©ma social va mettre en scĂšne Ă partir de lĂ . » VoilĂ tout simplement la clef pour entendre ce que dit Isabelle Rimbaud, et pour entendre lâoeuvre de Rimbaud elle-mĂȘme. » Eric Marty, Rimbaud mourant. Ouvrons Studio Le dimanche 4 octobre 1891, Ă Marseille, Isabelle Rimbaud prend des notes prĂšs du lit dâhĂŽpital de son frĂšre. Il est plongĂ©, dit-elle, dans une sorte de lĂ©thargie qui nâest pas du sommeil la douleur lâempĂȘche de vraiment dormir, mais plutĂŽt de la faiblesse. Et elle ajoute En se rĂ©veillant, il regarde par la fenĂȘtre le soleil qui brille toujours dans un ciel sans nuages, et se met Ă pleurer en disant que jamais plus il ne verra le soleil dehors. âJâirai sous la terre, me dit-il, et toi tu marcheras dans le soleil ! " Et câest ainsi toute la journĂ©e, un dĂ©sespoir sans nom, une plainte sans cesse. » VoilĂ qui est plus sĂ©rieux. Il nây a aucune raison de mourir, et toute curiositĂ© de ce cĂŽtĂ©-lĂ est profondĂ©ment malade. La Momie [24] Ă©tait donc nĂ©crophile ? Eh oui, bien sĂ»r, lâĂ©ternel problĂšme est lĂ . Ce nâest pas par hasard si la Bible nâarrĂȘte pas de rĂ©pĂ©ter sur tous les tons que le Dieu qui parle Ă travers elle est un Dieu des vivants, pas des morts. Laissez les morts enterrer les morts, laissez les morts abuser les morts. Ne vous laissez pas mettre au cercueil », a lancĂ© Artaud une fois. Câest-Ă -dire, raisonnablement Ne soyez jamais, par avance, en train de vous voir mettre au cercueil ou en cendres. » je crois aux forces de lâEsprit », a dit la Momie, je ne vous quitterai pas ». Quelle bizarre incantation, quelle Ă©trange façon de vouloir squatter les psychismes ! Câest du Christ rewritĂ© je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix, je suis avec vous jusquâĂ la fin du monde », etc. Mais lĂ , quâon le veuille ou non, câest un dieu vivant qui est censĂ© parler, et non pas un mort vivant, câest-Ă -dire le contraire dâun bienheureux taciturne... Rien Ă voir, pas la moindre table tournante, le soleil rĂ©el, les arbres et les fleuves rĂ©els, un ciel toujours bleu rĂ©el, un rĂ©el sans fin plus rĂ©el. Et mĂȘme, allons-y, un rite anthropophagique Jâattends Dieu avec gourmandise », dit quelque part Rimbaud, toujours prĂ©cis qui rĂ©vulse, Ă juste titre, les puritains de tous les Ăąges, pornographes ou coincĂ©s divers, selon les cas. Câest quand mĂȘme amusant, cette pilule contraceptive christique avortement du cadavre, bout de pain gratis ! DĂ©monstration ? Prenez un pape, jetez-le dans la mĂȘlĂ©e, et vous serez Ă©difiĂ© dĂ©lires, dĂ©votions dĂ©biles, vomissements, agenouillements, crises de nerfs, grimaces obscĂšnes, rictus, transes, scatologie, rien ne manque Ă la scĂšne. Personne nâest plus proche, finalement, dâune religieuse en cornette quâun bon franc-maçon militant, un anarchiste recuit, un trotskyste revitaminĂ©, un homosexuel sensible, une fĂ©ministe de choc. Vous ajoutez deux curĂ©s intĂ©gristes, trois pasteurs pincĂ©s, quatre rabbins rĂ©probateurs, cinq imams frĂ©nĂ©tiques, et la boucle est bouclĂ©e vive le pape ! AprĂšs quoi, vous pourrez Ă©couter le sermon habituel de la Libre-PensĂ©e, dans lequel il est question de tout, sauf de penser. Mais, au fait, quâappelle-t-on penser ? â Câest vrai, dit Stein, la Momie ne pensait pas. Il calculait, rusait, sentait, anticipait, divisait, rĂ©gner, mais penser au fond, lui restait opaque. Il trouvait les philosophes inutilement compliquĂ©s et sans importance, ce qui, entre nous, est vrai la plupart du temps. En revanche, gourouterie, magie, tendance Ă lâescroquerie, hĂąblerie, poudres de pseudo-orgies, tout lâamusait, lui paraissait plausible. Comme tous les grands sceptiques, il y croyait. Pas vraiment, mais quand mĂȘme. DĂ©cidĂ©ment, le dix-neuviĂšme siĂšcle... â Deux mille ans, cinq mille ans... Ăcoutez Si les vieux imbĂ©ciles nâavaient pas trouvĂ© du moi que la signification fausse, nous nâaurions pas Ă balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ont accumulĂ© les produits de leur intelligence borgnesse, en sâen clamant les auteurs ! » â De qui est-ce ? â Rimbaud, 15 mai 1871. â Huit jours avant la Semaine sanglante ? â Cela mĂȘme. â Il a quel Ăąge Ă ce moment-lĂ ? â Seize ans et demi. â LâĂ©nigme commence. â Elle nâest pas prĂšs de finir. Le 28 octobre 1891, Isabelle Rimbaud, Ă©puisĂ©e, raconte Maintenant câest sa pauvre tĂȘte et son bras gauche qui le font le plus souffrir. Mais il est le plus souvent plongĂ© dans une lĂ©thargie qui est un sommeil apparent, pendant lequel il perçoit tous les bruits avec une nettetĂ© singuliĂšre. Puis, la nuit, on lui fait une piqĂ»re de morphine. ĂveillĂ©, il achĂšve sa vie dans une sorte de rĂȘve continuel il dit des choses bizarres trĂšs doucement, dâune voix qui mâenchanterait si elle ne me perçait le coeur. Ce quâil dit, ce sont des rĂȘves, pourtant ce nâest pas la mĂȘme chose du tout que quand il avait la fiĂšvre. On dirait, et je le crois, quâil le fait exprĂšs. Comme il murmurait ces choses-lĂ , la soeur mâa dit tout bas " Il a donc encore perdu connaissance ? " Mais il a entendu et est devenu tout rouge ; il nâa plus rien dit, mais, la soeur partie, il mâa dit " On me croit fou, et toi, le crois-tu ? " Non, je ne le crois pas, câest un ĂȘtre immatĂ©riel, presque, et sa pensĂ©e sâĂ©chappe malgrĂ© lui. Quelquefois, il demande aux mĂ©decins si eux voient les choses extraordinaires quâil aperçoit, et il leur parle et leur raconte avec douceur, en termes que je ne saurais rendre, ses impressions ; les mĂ©decins le regardent dans les yeux, ces beaux yeux qui nâont jamais Ă©tĂ© aussi beaux et plus intelligents, et se disent entre eux "Câest singulier." Il y a dans le cas dâArthur quelque chose quâils ne comprennent pas. Les mĂ©decins, dâailleurs, ne viennent presque plus, parce quâil pleure souvent en leur parlant et cela les bouleverse. Il reconnaĂźt tout le monde. Moi, il mâappelle parfois Djami, mais je sais que câest parce quâil le veut, et que cela rentre dans son rĂȘve voulu ainsi ; au reste, il mĂȘle tout et... avec art. Nous sommes au Harar, nous partons toujours pour Aden, et il faut chercher des chameaux, organiser la caravane ; il marche trĂšs facilement avec la nouvelle jambe articulĂ©e, nous faisons quelques tours de promenade sur de beaux mulets richement harnachĂ©s ; puis il faut travailler, tenir les Ă©critures, faire des lettres. Vite, vite, on nous attend, fermons les valises et partons. Pourquoi lâa-t-on laissĂ© dormir ? Pourquoi ne lâai-je pas aidĂ© Ă sâhabiller ?Que dira-t-on si nous nâarrivons pas au jour dit ? On ne le croira plus sur parole, on nâaura plus confiance en lui ! Et il se met Ă pleurer en regrettant ma maladresse et ma nĂ©gligence car je suis toujours avec lui et câest moi qui suis chargĂ©e de faire tous les prĂ©paratifs. » Isabelle, ici, Ă©crit Ă sa mĂšre, laquelle se moque pas mal que son fils mourant, Arthur, ait ou non des visions poĂ©tiques augmentĂ©es par lâeffet de la morphine. Une mĂšre veut le corps ; une soeur, lâĂąme ; reste lâesprit si lâon veut, Ă travers les mots qui, modelĂ©s dâune certaine façon, dĂ©clenchent une jalousie mĂ©taphysique inextinguible celle de Verlaine, par exemple, tantĂŽt exaltĂ©e, tantĂŽt amĂšre. Isabelle deviendra exĂ©cutrice testamentaire des Ă©crits de son frĂšre, elle canonisera ces derniĂšres scĂšnes passĂ©es Ă son chevet qui ont donc durĂ© un certain temps, du 28 octobre au 10 novembre, en notant malgrĂ© tout quâil nâarrĂȘte pas de rĂ©pĂ©ter Allah Kerim, Allah Kerim ! » la volontĂ© de Dieu, câest la volontĂ© de Dieu, quâelle soit... ». Il est devenu pour elle un saint, un martyr, un Ă©lu ». Comment pourrait-elle formuler autrement ce qui se rĂ©vĂšle Ă elle ? Elle Ă©crit encore, en 1896 Par moments, il est voyant, prophĂšte, son ouĂŻe acquiert une Ă©trange acuitĂ©. Sans perdre un instant connaissance jâen suis certaine, il a de merveilleuses visions il voit des colonnes dâamĂ©thystes, des anges marbre et bois, des vĂ©gĂ©tations et des paysages dâune beautĂ© inconnue, et pour dĂ©peindre ces sensations il emploie des expressions dâun charme pĂ©nĂ©trant et bizarre... Quelques semaines aprĂšs sa mort je tressaillais de surprise et dâĂ©motion en lisant pour la premiĂšre fois les Illuminations. Je venais de reconnaĂźtre, entre ces musiques de rĂȘve et les sensations Ă©prouvĂ©es et exprimĂ©es par lâauteur Ă ses derniers jours, une frappante similitude dâexpression avec, en plus et mieux dans les ultimes expansions, quelque chose dâinfiniment attendri et un profond sentiment religieux. Je crois que la poĂ©sie faisait partie de la nature mĂȘme dâArthur Rimbaud ; que jusquâĂ sa mort et Ă tous les moments de sa vie le sens poĂ©tique ne lâa pas abandonnĂ© un instant. Je crois aussi quâil sâest contraint Ă renoncer Ă la littĂ©rature pour des raisons supĂ©rieures, par scrupule de conscience parce quâil a jugĂ© que "câĂ©tait mal" et quâil ne voulait pas y "perdre son Ăąme". » Oui, comment pourrait-elle sâexprimer autrement ? Et pourtant, elle a raison la poĂ©sie nâa rien Ă voir avec la littĂ©rature, la transformer en littĂ©rature est trĂšs mal, non pas pour des raisons morales ou religieuses, mais simplement parce que la question ne se pose pas. Rien de plus naturel, concret, Ă©vident, la poĂ©sie, on ne la fabrique pas, on la vit, on la respire, on lâhabite ; elle vous vit, elle vous respire, elle vous habite, le soleil brille, le ciel est bleu, la neige tombe, la mer miroite, la voix parle, lâoeil voit. Pourquoi pas Allah Kerim ? Pourquoi pas la Vierge, les saints, les martyrs, le concert ? Pourquoi pas des anges marbre et bois ? Pourquoi pas ici, en ce moment mĂȘme, cette table et lâimmĂ©diatetĂ© de son bois ? Je comprends, je comprends... Câest ce que chacun vit, au fond, sans oser se le dire lâinstant, le moment pour rien, en Abyssinie ou ailleurs, le tournant, la porte invisible, voilĂ on est de lâautre cĂŽtĂ©, agent secret de sa propre existence, on y est, ça y est, on y est. Vous pouvez laisser tomber lâapparence, laisser aux autres la revanche de lâapparence. Quâimporte quâils vous voient petit, grand, jeune, vieux, riche, pauvre, malade, en bonne santĂ©, mourant, cadavre, gai, triste, brun, blond, sobre, ivre, habillĂ©, nu, muet, parlant, prĂ©sent, absent ? Abandonnez-leur tout ça, ils sont contents. Rimbaud, depuis le Harar, dit souvent quâil veut rentrer avec ses Ă©conomies, se marier, avoir un fils qui deviendra ingĂ©nieur, des trucs comme ça, trĂšs simples, qui font encore hurler les poĂštes littĂ©rateurs ou les romanciers littĂ©rateurs occupant lâespace pour cacher que tous les hommes sont poĂštes et romanciers par dĂ©finition. En tout cas, la premiĂšre lettre dâIsabelle nous renseigne sur lâessentiel. Câest elle, il le lui dit, quâil va Ă©pouser, faire travailler, emmener lĂ -bas pour remplacer son domestique et petit ami Djami, Ă qui il charge sa soeur de verser de lâargent aprĂšs sa mort. Câest elle qui se confond dans sa rĂȘverie » avec une indigĂšne qui a habitĂ© avec lui pendant un certain temps dans ce trou perdu du YĂ©men. Au reste, Ă©crit Isabelle, il mĂȘle tout et... avec art. » Au reste, au reste... Impossible, avec la bonne oreille, de ne pas entendre ici une nouvelle Ălectre parlant de son frĂšre chĂ©ri et vengeur, Oreste [25] . Rimbaud pense rĂ©ellement que sâil se tire de ce mauvais pas, de cette maudite jambe, il prendra sa soeur avec lui, son enfant, sa soeur, et quâils iront vivre lĂ -bas ensemble. Ăvidemment, il y a du boulot caravanes, comptabilitĂ© serrĂ©e, correspondance. Mais souvent, aussi, on se repose. Les soirĂ©es sont longues, on nâentend que quelques priĂšres dâArabes isolĂ©s ou les chiens qui aboient. On peut se parler Ă demi-mot. Tu es de mon sang, et le sang ment moins que bien dâautres choses. Tu crois vraiment en Dieu ? Va pour Dieu. Voici ce que dit lâĂąme soeur Que peut me faire la mort, la vie, et tout lâunivers et tout le bonheur du monde, maintenant que son Ăąme est sauvĂ©e ? [...] Quand je suis rentrĂ©e prĂšs de lui, il Ă©tait trĂšs Ă©mu, mais ne pleurait pas ; il Ă©tait sereinement triste, comme je ne lâai jamais vu. Il me regardait dans les yeux comme il ne mâa jamais regardĂ©e. Il a voulu que jâapproche tout prĂšs, il mâa dit "Tu es du mĂȘme sang que moi crois-tu, dis, crois-tu ?" Jâai rĂ©pondu "Je crois dâautres bien plus savants que moi ont cru, croient ; et puis je suis sĂ»re Ă prĂ©sent, jâai la preuve, cela est !" Il mâa dit avec amertume "Oui, ils disent quâils croient, ils font semblant dâĂȘtre convertis, mais câest pour quâon lise ce quâils Ă©crivent, câest une spĂ©culation ! " Jâai hĂ©sitĂ©, puis jâai dit "Oh ! non, ils gagneraient davantage dâargent en blasphĂ©mant ! " Il me regardait toujours avec le ciel dans les yeux moi aussi. Il a voulu mâembrasser, puis "Nous pouvons bien avoir la mĂȘme Ăąme, puisque nous sommes du mĂȘme sang. Tu crois, alors ?" Et jâai rĂ©pĂ©tĂ© "Oui, je crois, il faut croire". » VoilĂ un mariage mystique et incestueux de la plus belle eau, ou je ne mây connais pas. On comprend quâil scandalise tout le monde, dĂ©vots, antidĂ©vots, simples veaux. SacrĂ© Rimbaud Vitalie, Isabelle... Les yeux dans les yeux, le ciel mĂȘme dans les yeux des yeux... Ils seront maintenant tous follement jaloux dâIsabelle. Alors il mâa dit "Il faut tout prĂ©parer dans la chambre, tout ranger, il va revenir avec les sacrements. Tu vas voir, on va apporter les cierges et les dentelles ; il faut mettre des linges blancs partout. Je suis donc bien malade" ! » Eh oui, il est vraiment trĂšs malade... Et Isabelle, tous comptes faits, est une jolie et sĂ©rieuse jeune femme de province qui se dĂ©brouille comme elle peut face Ă une situation Ă©norme. Elle nâa rien Ă voir avec la pseudo-sainte ou lâhorrible bigote falsificatrice que le cinĂ©ma social va mettre en scĂšne Ă partir de lĂ . Quand le grand mensonge familial est Ă©branlĂ© sur ses bases, il produit immĂ©diatement son film-Ă©cran, son film-fumĂ©e, son film-bavardage-Ă -cĂŽtĂ©, religieux Ă droite, antireligieux Ă gauche. Tout, mais pas ça Mon Ăąme Ă©ternelle, Observe ton voeu MalgrĂ© la nuit seule Et le jour en feu. VoilĂ ce matin, le ciel, Ă lâest du studio, est rouge comme des braises de satin. Je sors Ă nouveau de la nuit seule. Je tutoie mon Ăąme Ă©ternelle, ce qui, avouons-le, ne mâarrive pas si souvent. Elle observe son voeu, cette Ăąme, malgrĂ© les brĂ»lures noires du temps, de la solitude. Il vaut mieux dormir, Ă prĂ©sent. Philippe Sollers, Studio, Gallimard, 1997, p. p. 184-195. * Il faut lire Ă©galement le chapitre consacrĂ© Ă Isabelle R. » dans Un vrai roman 2007. Il est question dâinceste et de soeur motifs rĂ©currents dans les romans de Sollers. Isabelle R. Il y a une femme qui a Ă©tĂ© tellement dĂ©criĂ©e que je ne rĂ©siste pas au plaisir de faire son Ă©loge Isabelle nâa rien compris, mais elle a, de ce fait, beaucoup mieux compris que ceux qui ont mal de Rimbaud nâest pas littĂ©raire », elle nâest pas non plus celle dâun mystique Ă lâĂ©tat sauvage » Claudel [26] quâil faudrait domestiÂquer, elle nâest en rien lâannonce dâune rĂ©voluÂtion sociale Breton, au contraire. Rimbaud nâest ni un dĂ©vot en devenir, ni un trotskiste virtuel. Verlaine a mal compris, MallarmĂ© a mal compris, Claudel, pourtant foudroyĂ©, a mal compris, les surrĂ©alistes ont mal compris, et les poĂštes » comprennent plus mal encore. Ils ont tous de trĂšs bonnes raisons dâen vouloir Ă Isabelle, tĂ©moin capital de la fin de Rimbaud Ă Marseille. Câest, au fond, un problĂšme dâinceste et de sĆur. Verlaine, vierge folle », puis hypocrite Loyola » ; MallarmĂ© disant que Rimbaud, sâĂ©tant opĂ©rĂ© vivant de la poĂ©sie », avait des mains de blanchisseuse » [27] ; Claudel coincĂ© par sa propre sĆur en route pour la folie ; Breton obsĂ©dĂ© par les dĂ©gĂąts de la conversion de ClauÂdel, etc., tout le monde, entre misĂšre sexuelle et rumination littĂ©raire », passe Ă cĂŽtĂ© d âune expĂ©rience unique, percĂ©e au-delĂ du dire, le dire nâĂ©tant pas une obligation. Isabelle comprend mieux, Ă cause, prĂ©cisĂ©Âment, de ses limites religieuses ». Son frĂšre est un saint, mais de quelle nature ? En tout cas, il faut le dĂ©fendre contre les potins sexuels et la manie littĂ©raire ». Câest beaucoup plus, tout Ă fait autre chose, mais quoi ?On se moque dâIsabelle, mais les filles RimÂbaud voir le journal de Vitalie Ă Londres dont personne ne sâĂ©tait souciĂ© avant que je le mette en perspective dans Studio sont la noblesse mĂȘme. Leurs prĂ©jugĂ©s sont moins importants que la perception, constamment et organiquement juste, quâelles ont de leur frĂšre. Beaucoup plus juste, en tout cas, que celle, homosexuelle explicite ou refoulĂ©e , des contemporains et des successeurs .Exemple, lettre dâIsabelle, en aoĂ»t 1895 Ce serait une erreur de croire que lâauteur dâUne saison en enfer a jamais pu se plier Ă la vulÂgaritĂ© de la vie du commun des mortels. » suivante rĂ©action Ă un article de journal Pourquoi insister sur des misĂšres dĂ©mesurĂ©ment simplifiĂ©es ? » En puis Croyez-vous quâon le mĂ©prisait tant que cela ? Nây avait-il pas, dans ces dĂ©dains apparents, une forte dose dâenvie, la crainte de succĂšs prĂ©Âsumables pour lâavenir, et le dĂ©sir de les enrayer dâavance ? »On ne saurait mieux dire. Et encore Il possĂ©dait lâanglais Ă fond, et le parlait aussi purement que le plus parfait gentleman. »Rimbaud gentleman ? Stupeur des vieux amis de province, Delahaye, Verlaine, avec leur argot pĂ©nible et merdique. Jugement, en tout cas, qui rejoint les descriptions de lâautre sĆur, Vitalie, Ă Londres, en 1874. Il faut voir comment Rimbaud, aprĂšs sa mort 1891, est traitĂ© par les journalistes et les Ă©choÂtiers français de lâĂ©poque polisson, vagabond, communard, escroc, racoleur, carliste, propre Ă rien, ivrogne, fou, bandit, etc. De nos jours, hagiographie et lĂ©gende, ce qui est la façon renversĂ©e de passer Ă cĂŽtĂ© du dâemblĂ©e, pointe lâessentiel Je crois que la poĂ©sie faisait partie de la nature mĂȘme dâArthur Rimbaud ; que, jusquâĂ sa mort et Ă tous les moments de sa vie, le sens poĂ©tique ne lâa pas abandonnĂ© un instant. » Je souligne.Et aussi On peut sans crainte faire entrer, dans les rĂ©vĂ©lations de ses derniers jours, extases, miracles, surnaturel et merveilleux, on restera toujours en dessous de la vĂ©ritĂ©. »Isabelle parle ici avec ses mots de paysanne ignorante et dĂ©vote, elle vient, en rĂ©alitĂ©, de faire la connaissance de son frĂšre en le veillant et en lâĂ©coutant beaucoup. Sous la pression de lâopium quâon lui donne comme calmant, il improvise pendant des heures, musique quâelle dira, plus tard, retrouver dans les IlluminaÂtions. Tout naturellement, elle range cette expĂ©rience dans le seul registre symbolique quâelle connaisse la dĂ©votion catholique, et la foi ou les visions qui y sont associĂ©es. Ici, tout le monde se cabre Breton est indiÂgnĂ© de retrouver lĂ lâopium du peuple et lâobsÂcurantisme religieux ; Claudel sâenflamme puis se mĂ©fie il a Ă©tĂ© sĂ©minalement » influencĂ© par les Illuminations, mais enfin, ça va comme ça, et, plus tard, quand on lui reparlera de Rimbaud, il rĂ©pondra quâune messe suffit pour sa mĂ©moire. La lĂ©gende de la falsification et de la rĂ©cupĂ©raÂtion catholique » par une sĆur abusive est en route, et inutile de dire que si les dĂ©vots anticlĂ©Âricaux se dĂ©chaĂźnent, les catholiques », dans leur ensemble, sâen foutent somme, câest le contraire de lâaffaire Nietzsche, mĂȘme si le parallĂšle est tentant. IsaÂbelle, Camille, Ălisabeth ? Trois sĆurs, en tout cas, sur la aprĂšs son ordination manquĂ©e, veut faire vendre du Claudel, et ce sera le théùtre, avec, comme expiation, une interminable, et souvent trĂšs belle, lecture de la Bible en latin. Mais enfin, bon, plutĂŽt Isabelle aprĂšs tout, elle Ă©tait lĂ , et Rimbaud est mort dans ses bras, scelÂlant, dans son langage Ă elle, un fabuleux mariage dâau-delĂ . Je ne la sens pas inventer, les heures quâelle a vĂ©cues sont ici bouleversantes et intenses. Au Harar, dit-elle, il illuminait splenÂdidement la salle de rĂ©union et organisait des concerts, musique et chants abyssins ».Histoire gĂ©nĂ©tique de sĆur, et pas dâ Ăąme sĆur ».ExtrĂȘme jalousie et consternation, en revanche, chez les frĂšres » imaginaires. Comme on sait, Rimbaud nâa jamais coupĂ© les ponts avec sa famille, comme il lâa fait avec le milieu littĂ©raire ». On connaĂźt son programme de retour avoir le plus dâargent possible, se marier, avoir un fils qui devienne ingĂ©nieur, etc., dĂ©cisions qui font encore se rĂ©vulser la bienÂ-pensance poĂ©tique. Moins remarquĂ©e est son invocation finale et constante sur son lit dâagoÂnie al-KĂąrim ! al-KĂąrim !, un des noms de Dieu signifiant lâ abondant », le riche », le munifiÂcent », le gĂ©nĂ©reux ». Mais câest aussi, en alchiÂmie arabe, le nom de la Pierre le disent souvent au lecteur les traitĂ©s de cette dimension, pour conclure un passage important Comprends !Je ne fais que prendre au sĂ©rieux lâalchimie du verbe. Philippe Sollers, Un vrai roman. MĂ©moires, Folio 4874, p. 373-378. * Marcelin Pleynet, dans son dialogue ininterrompu avec Rimbaud et Sollers [28]... Soeur Isabelle Rimbaud ne sây trompe pas. Ce serait une erreur de croire que lâauteur dâUne Saison en enfer ait jamais pu se plier aux vulgaritĂ©s de la vie du commun des mortels. » Il est vrai quâelle tient la place de la mĂšre... trĂšs absente en cet endroit. La mĂšre assume la chronologie archaĂŻque naturelle... Mme Rimbaud nâest pas dâune nature affable et jâaurais lieu de penser que les entretiens projetĂ©s, vu surtout du sujet, ne fussent promptement Ă©courtĂ©s. » La soeur prĂ©serve lâinstant dĂ©cisif oĂč le temps, le chronos », se perd. Comme comprĂ©hension de la morale et du caractĂšre, jâai peur quâil ne vous Ă©chappe au moins par certain cĂŽtĂ©, câest quâil y a lĂ des subtilitĂ©s terriblement compliquĂ©es », Ă©crit Isabelle Rimbaud Ă celui quâelle finira par Ă©pouser. La mĂšre est absente. Je te supplie Ă genoux de bien vouloir mâĂ©crire ou me faire Ă©crire un mot. Je ne vis plus de lâinquiĂ©tude oĂč je suis [...] Que nâai-je donc fait pour que tu me fasses un tel mal ? Si tu es malade au point de ne pas pouvoir mâĂ©crire, il vaut mieux me le faire savoir et je reviendrai... malgrĂ© Arthur qui me conjure de ne point le quitter... » La fille prĂ©serve lâinstant, elle nâest pas comptable. Elle Ă©crit Ă sa mĂšre, quinze jours avant la mort de son frĂšre Ă propos de ta lettre et dâArthur, ne compte pas sur son argent. AprĂšs lui, et les frais mortuaires payĂ©s, voyages, etc. Il faut compter que son avoir reviendra Ă dâautres, je suis absolument dĂ©cidĂ©e Ă respecter ses volontĂ©s et quand mĂȘme il nây aurait que moi seule pour les exĂ©cuter, son argent et ses affaires iront Ă qui bon lui semble. Ce que jâai fait pour lui, ce nâĂ©tait pas cupiditĂ©, câest parce quâil est mon frĂšre et abandonnĂ© par lâunivers entier, je nâai pas voulu le laisser mourir seul et sans secours ; mais je lui serai fidĂšle aprĂšs sa mort comme avant, et ce quâil mâaura dit de faire de son argent et de ses habits, je le ferai exactement, quand mĂȘme je devrais en souffrir. Que Dieu mâassiste et toi aussi... » Isabelle a trente et un ans, elle nâest pas encore mariĂ©e. Elle est sans aucun doute, depuis sa naissance, et du lieu mĂȘme de sa naissance, on ne peut plus proche de Rimbaud... En 1870, Rimbaud Ă©crit Ă Georges Izambard Ma ville natale est supĂ©rieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela voyez-vous, je nâai pas dâillusion. » De son cĂŽtĂ©, Isabelle, en dĂ©cembre 1896, soit vingt-six ans plus tard, Ă Paterne Berrichon, son futur mari Les gens de Charleville sont grincheux comme leur climat, froids et traĂźtres comme le brouillard de la Meuse, Ă©goĂŻstes surtout. LâArdennais est, par tempĂ©rament, ennemi de la poĂ©sie, non sentie mĂȘme par ceux qui se piquent de la comprendre. » Nâest-ce pas ? Isabelle est restĂ©e fille trĂšs tard. JusquâĂ la mort de son frĂšre. Elle Ă©pousera alors celui qui semble le plus intelligemment servir Ă la cĂ©lĂ©bration de lâoeuvre de Rimbaud et des illuminations », dont elle fut le tĂ©moin. ĂveillĂ©, il [Rimbaud] achĂšve sa vie dans une sorte de rĂȘve continuel, il dit des choses bizarres trĂšs doucement dâune voix qui mâenchanterait si elle ne me perçait le coeur. Ce quâil dit ce sont des rĂȘves â pourtant ce nâest pas la mĂȘme chose du tout que quand il avait la fiĂšvre. » Et dĂ©jĂ elle mobilise les tĂ©moins Comme il murmurait ces choses-lĂ , la soeur mâa dit tout bas "Il a donc encore perdu connaissance." Mais il a entendu et il est devenu tout rouge, il nâa rien dit. Mais la soeur partie il mâa dit "On me croit fou, et toi, le crois-tu ?" » Le lieu, je lâentends bien, est religieux. Pour Isabelle, cette mort est christique... Elle ne renie rien. On me croit fou, et toi, le crois-tu ? » â Non je ne le crois pas, câest un ĂȘtre immatĂ©riel presque et sa pensĂ©e sâĂ©chappe malgrĂ© lui. Quelquefois, il demande aux mĂ©decins si eux voient les choses extraordinaires quâil aperçoit et il leur parle et leur raconte avec douceur, en termes que je ne saurais rendre, ses impressions, les mĂ©decins le regardent dans les yeux, ces beaux yeux bleus qui nâont jamais Ă©tĂ© si beaux et plus intelligents, et se disent entre eux "Câest singulier." » Le diffĂ©rent concorde avec lui-mĂȘme... Câest singulier », dĂ©clare la facultĂ©. La scĂšne se passe dans une chambre dâhĂŽpital Ă Marseille, un jour dâhiver, en 1891. Rimbaud nâa plus quâune jambe, le moignon le fait horriblement souffrir... Une chambre dâhĂŽpital Ă Marseille... Les mĂ©decins français Ă la fin du XIXe siĂšcle !... On peut illustrer la scĂšne un hĂŽpital en France Ă la fin du XIXe siĂšcle ! On me croit fou, et toi, le crois-tu ? » Ce serait une erreur de croire que lâauteur dâUne Saison en enfer a jamais pu se plier aux vulgaritĂ©s de la vie du commun des mortels. Isabelle Rimbaud est sans aucun doute une sainte femme. Lorsque, en octobre 1896, elle Ă©crit JusquâĂ sa mort il reste surhumainement bon, et charitable, il recommande les missionnaires de Harar, les pauvres et les serviteurs de lĂ -bas, il distribue son avoir [...] Il demande quâon prie pour lui et rĂ©pĂšte Ă chaque instant Allah Kerim, Allah Kerim... Par moment il est voyant, prophĂšte [29], son ouĂŻe acquiert une Ă©trange acuitĂ©. » ... A-t-elle lu la lettre que Rimbaud adresse Ă Georges Izambard le 13 mai 1871... ? Je travaille Ă me rendre Voyant vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il sâagit dâarriver Ă lâinconnu, par le dĂ©rĂšglement de tous les sens. » Le diffĂ©rent concorde avec lui-mĂȘme. Isabelle a-t-elle lu la lettre du 13 mai 1871 ? Elle ne sera publiĂ©e quâen 1912. Il est voyant, prophĂšte... » - Ce nâest pas Ă©tourdiment que jâai dit quâil est mort comme un saint. Quand il sâest sanctifiĂ©, il y a apportĂ© la mĂȘme ardeur quâauparavant Ă tout ce quâil avait fait. On peut sans crainte faire entrer dans la relation de ses derniers jours, extases, miracles, surnaturel et, merveilleux, on restera toujours au-dessous de la vĂ©ritĂ©. » Qui veut savoir que lire Une Saison en enfer et les Illuminations implique aussi ce que manifeste le tĂ©moignage dâIsabelle... On me croit fou... » Quant Ă la religion et câest lĂ que jâinsiste sâil fut Ă©clectique pendant longtemps, il est mort catholique pratiquant. » - On me croit fou... » â On la croit folle. Elle lâest assez peu. Et elle est assez lucide et intelligente pour rectifier le tĂ©moignage de MallarmĂ© Il sâest opĂ©rĂ© vivant de la poĂ©sie »... Je crois, au contraire, quâen surface seulement "il sâĂ©tait opĂ©rĂ© vivant de la poĂ©sie" â la poĂ©sie faisait partie de sa nature et que câest un prodige de volontĂ© et pour des raisons supĂ©rieures quâil se contraignait Ă demeurer indiffĂ©rent Ă la littĂ©rature, mais comment mâexpliquer ? Il pensait toujours dans le style des Illuminations, avec en plus quelque chose dâinfiniment attendri et une sorte dâexaltation mystique, et toujours il voyait des choses merveilleuses. Je me suis aperçue de la vĂ©ritĂ© trĂšs tard, quand il nâa plus eu la force de se contraindre. » Il faut aussi entendre Isabelle, si lâon veut aborder Rimbaud. Ce quâelle Ă©crit de Mme Rimbaud, sa mĂšre, tĂ©moigne de son engagement Mme Rimbaud vit et se porte fort bien. Ce nâest pas seulement la littĂ©rature dâArthur quâelle dĂ©teste, câest tout oeuvre de lettres et de science... Bien que placĂ©s en Ă©vidence pendant des annĂ©es, je doute quâelle ait lu les livres dâArthur parce que, vu leur style et leur esprit, elle les aurait eu en exĂ©cration... et si je ne me trompe [elle] ne sâen occuperait, par hasard et revirement subit, que pour, en un moment de dĂ©cisive Ă©nergie, anĂ©antir tout, oeuvre et commentaires. » Et, comme son frĂšre Arthur, elle ne fait pas davantage confiance aux gens de lettres » Ces messieurs sont donc de simples industriels qui trafiquent de lâesprit des autres, et dont les procĂ©dĂ©s sont assez rĂ©pugnants. » Celle qui, Ă juste titre, sanctifie Rimbaud, sâexplique, aussi clairement que possible, sur lâaveuglement gĂ©nĂ©ral quant au martyre du poĂšte sa vie jusquâĂ la fin a Ă©tĂ©... une Ă©popĂ©e vĂ©cue â et le poĂšme le plus noble et le plus saint ». Quant au martyre sanctifiĂ© du poĂšte et au miracle de lâoeuvre, elle sait que rien absolument rien ne serait de nature Ă Ă©veiller la curiositĂ© du public... Les gens capables de saisir les beautĂ©s de ces oeuvres les possĂ©dant dĂ©jĂ ... La vulgarisation de ces poĂšmes ne pouvant quâĂȘtre nuisible Ă lâauteur ». Ă cette mĂȘme date, apprenant que ses tableaux commencent Ă se vendre Ă une clientĂšle amĂ©ricaine, CĂ©zanne dĂ©clare Ces gens-lĂ prĂ©parent un mauvais coup. » Quelques annĂ©es plus tard, en 1907, Paterne Berrichon, rĂ©pondant Ă une enquĂȘte de Charles Maurice [30], dĂ©clare de CĂ©zanne, dans le Mercure de France Je vois dans son art, ce que fut Rimbaud dans la littĂ©rature, une mine inĂ©puisable de diamants. » Pour CĂ©zanne et pour Rimbaud, câest fait. Non seulement Isabelle, la soeur de Rimbaud, ne doute pas de ce que produit la vulgarisation de lâoeuvre de Rimbaud, mais elle partage trĂšs Ă©videmment avec son frĂšre ce qui justifie ses rĂ©serves Quand on est de bonne foi et point naĂŻf, quelques observations faites au milieu de la sociĂ©tĂ© quâon eĂ»t voulu rĂ©gĂ©nĂ©rer Ă©tablissent bientĂŽt le nĂ©ant de telles utopies ; on dĂ©couvre trĂšs vite que les peuples ne sont pas murs pour le nivellement social, lâĂ©mancipation est impossible parce que, Ă cĂŽtĂ© dâun homme intelligent et loyal, il y a au moins dix imbĂ©ciles et cent fripons. Lâasservissement gĂ©nĂ©ral est indispensable pour contenir ce torrent de brutes aux appĂ©tits dĂ©chaĂźnĂ©s. De la part de ceux qui ne se sentent pas la vocation dâesclaves, il serait absurde de se rĂ©volter par le fait ou par la parole, en ce faisant ils retarderaient plutĂŽt lâĂ©volution, voire lâaffranchissement qui, sâil doit arriver jamais, mĂȘme dâune façon relative, viendra naturellement de lui-mĂȘme... Les rĂ©volutions ne rendent personne plus heureux ; lâesclavage change de forme, voilĂ tout, mais il dure toujours parce quâil est nĂ©cessaire et aussi inĂ©luctable que la sottise, la mĂ©chancetĂ©, ou lâintrigue. » Câest un esprit Ă©mancipĂ© qui manifeste la saintetĂ© du poĂšte et le cheminement de sa pensĂ©e. On peut ĂȘtre assurĂ© quâIsabelle a au moins passĂ© les dix premiĂšres annĂ©es de sa vie en compagnie de son frĂšre Arthur. Lorsquâelle a dix ans, il en a seize. Lorsquâen juillet 1873 Rimbaud Ă©crit Une Saison en enfer, Isabelle nâest plus une enfant, elle a treize ans... En juillet 1875, elle accompagne sa mĂšre et sa soeur Vitalie... elles passeront quelques jours Ă Paris en compagnie de Rimbaud... Elle a quinze ans. Peu importe au demeurant... FrĂšre et soeur... lâamour est dâune autre nature... Rimbaud est dâune autre nature... et câest ce dont elle tĂ©moigne... On me croit fou, et toi... ? Marcelin Pleynet, Chronique vĂ©nitienne, Gallimard, coll. Lâinfini, 2010, p. 25-34. * Pour ne pas conclure... FrĂšre et soeur Laissons la parole Ă nouveau Ă Eric Marty qui, dans sa prĂ©face Ă Rimbaud mourant, aprĂšs avoir rappelĂ© que, dans sa lettre du 28 octobre 1891, Isabelle fait un portrait terrible de sa mĂšre, nous donne peut-ĂȘtre la clef On pourrait peut-ĂȘtre [...] voir dans Isabelle Rimbaud un avatar moderne dâAntigone, celle, donc, qui se donne comme unique mission, dâobtenir et de garder la sĂ©pulture du frĂšre, selon la loi des dieux et des aĂŻeux [31]. [...] Moderne Antigone, avons-nous dit, Sollers, lui, cite Ălectre. Deux figures de la soeur Ă©manĂ©es du théùtre grec. Mais pourquoi remonter si loin, et ne pas Ă©couter Hegel tout simplement Mais câest entre le frĂšre et la soeur que se produit le rapport non mĂȘlĂ©. Ils sont lâun et lâautre du mĂȘme sang, mais ce sang est parvenu chez eux Ă son repos et Ă son Ă©quilibre. Câest pourquoi ils ne se dĂ©sirent pas lâun lâautre, pas plus quâils ne se sont donnĂ©s lâun Ă lâautre, ni nâont reçu lâun de lâautre cet ĂȘtre pour soi, mais ils sont lâun face Ă lâautre des individualitĂ©s libres. Câest pourquoi le fĂ©minin a en tant que soeur le sentiment intime suprĂȘme de lâessence Ă©thique [32] ». Puis Hegel ajoute, câest parce que le frĂšre est celui par qui la famille fermĂ©e sur elle-mĂȘme se dissout et sort dâelle-mĂȘme », câest parce que, grĂące Ă lui, lâesprit de la famille devient une individualitĂ© qui se tourne vers autre chose et passe dans la conscience de lâuniversalitĂ© », câest parce que le frĂšre quitte le souci nĂ©gatif de la famille pour aller conquĂ©rir et produire le souci Ă©thique effectif, conscient de lui-mĂȘme », câest Ă cause de ce rĂŽle fondamental du frĂšre que pour la soeur, la perte du frĂšre est irremplaçable, et le devoir quâelle a envers lui est le devoir suprĂȘme ». Disons alors que, bien plus quâArthur Rimbaud, Isabelle aura Ă©tĂ© profondĂ©ment hĂ©gĂ©lienne. Rimbaud lui Ă©tait rimbaldien comme en tĂ©moignent les premiers versets de DĂ©votion » Ă ma soeur Louise Vanaen de Voringhem â Sa cornette bleue tournĂ©e Ă la mer du Nord. â Pour les naufragĂ©s. Ă ma soeur LĂ©onie Aubois dâAshby. Baou â lâherbe dâĂ©tĂ© bourdonnante et puante. â Pour la fiĂšvre des mĂšres et des enfants ». * Vous ĂȘtes arrivĂ© jusquâici ?Relisez maintenant Isabelle Rimbaud câest un esprit Ă©mancipĂ© qui manifeste la saintetĂ© du poĂšte et le cheminement de sa pensĂ©e. * aygjCF.